vendredi 28 décembre 2012

le patriarche


Il n'était pas si grand
Il n’était plus si lourd
Il n’était pas si bel homme
Il n’était plus galant
Il n’était pas si fier
Il n’était plus acerbe
Il n’était pas si autoritaire
Il n’était plus cassant
Il n’était pas sur de lui
Il n’était plus le chef
Il n’était pas si arrogant
Il n’était plus le patriarche
Il ne souriait pas
Il ne criait plus
Il ne parlait pas
Il ne marchait plus
Il ne mangeait pas
Il n’habitait plus sa maison
Il n’habitait pas son corps
Il ne se souvenait plus
Il n’était plus que bribe




dimanche 23 décembre 2012

Marcher


Marcher sur la corniche de Beyrouth, à l’aube, vers un ciel poudré rose et or.
Marcher dans le sable humide du Touquet, l’œil rivé aux gros nuages gris et globuleux surplombant l’horizon liquide.
Marcher sur le glacier bleuté des Ecrins, entendre le crampon crisser et le craquement des blocs immaculés.
Marcher dans le sable léger vers Chinguetti, ses bibliothèques naufragées. Accoster la dune puis la dévaler, ivre de vent.
Marcher les yeux embués de sommeil au petit matin sur le pont de la gare du Nord.
Marcher sur les quais d’une Seine boueuse, engluée dans une nostalgie infinie. Attendre que la succession des pas allège un peu ce poids.
Marcher en forêt de Chantilly, au sein d’un groupe compact qui s’effiloche au fur et à mesure de la promenade. Marcher en conversant puis s’échapper loin devant, dans une semi-solitude.
Marcher à deux n’importe où, paume à paume, épaule contre épaule. Former une cellule mobile, rieuse, amoureuse.
Marcher et se caler sur son rythme intérieur.

mardi 18 décembre 2012

Monsieur Ryckelynek







À Flers-en-Escrebieux, on ne connaissait que son nom : Monsieur Ryckelynek. On disait d’ailleurs Le Ryckelynek, la particule désignant implicitement le père. Quant au fils, il resterait toute sa vie Pierrot, le ptiot, enfin celui qui ne compte pas.


Monsieur Ryckelynek n’était ni le plus riche ni le plus vieux fermier du village, et pourtant son nom imposait une autorité naturelle aux quelque 2 000 habitants de Flers-en-Escrebieux.


Le bonhomme n’avait pas de prénom, plus exactement l’acquit sur le tard. Une simple initiale gravée sur le granite gris de sa tombe. Un P comme Paul ou Pierre. Même au bar, quand il payait son coup, les gars disaient « merci Ryckelynek », « merci Vieux », parfois « merci » tout court, avec respect.


Un nom et une silhouette, coiffée d’une casquette, vêtu d’une salopette et d’un veston pour les fêtes. Les anciens discutaient la couleur de ses cheveux. Certains se vantaient. Ils parlaient d’une photo posée sur la commode de la chambre à coucher. Le fermier y posait tête nue, en jeune marié. Mais sitôt le oui nuptial prononcé, Ryckelynek avait endossé le costume de Ryckelynek .


Au village, jouer Le Ryckelynek c’était être taiseux, bourru et sans âge. Ses mots se perdaient dans sa moustache offrant aux Flersois mille sujets de conversation autour de pintes de bières et de petits verres de genièvre. Même absent, il occupait le terrain au grand damne du maire et peut-être du curé. Une colère de Ryckelynek, c’était une colère froide, sans éclat mais terrible, coupante comme le vent du Nord. Sa dame se ratatinait et Pierrot piquait du nez.


Au milieu des années soixante-dix, le fermier avait acquis le plus beau tracteur de la commune. Payé cash. Rouge comme une Alfa Roméo. Fier, il sillonnait ses labours, dominait les Flandres jusqu’à la Belgique. Perché dans sa cabine, il avait installé RTL et l’on disait à Flers, qu’il se gondolait tout seul en écoutant Les grosses têtes. Le Ryckelynek rigoler ? C’était la meilleure de l’année.


Et puis, un printemps, on a retrouvé le fermier, la moustache dans la glaise, sous son gros tracteur rouge. Le Pierrot a prévenu les gendarmes, sa dame le curé. Au cimetière, tous les Flersois ont pleuré.


vendredi 19 octobre 2012

Mémoire de la peau


Il a brûlé ses doigts. Brûlé sa carte. Brûlé son identité. Il brûlé ses doigts à la flamme d’une bougie, sans un cri. A la flamme de la bougie, il a brûlé ses empreintes, son passé, sa patrie aussi. Il a brûlé sa mémoire vive pour repartir sans histoire. Repartir à zéro dans un pays nouveau. Chaque doigt de sa main a enflé, cloques jaunâtres qu’il perce avec une aiguille chauffée à la flamme de cette même bougie qui l’a brûlé. Un liquide un peu collant suinte. Patience. Une peau rose, neuve, lisse comme celle d’un nouveau-né va apparaître. Angoisse de ne pas retrouver toute sa  sensibilité avec cette peau neuve. Une peau sans mémoire, sans passé.

samedi 6 octobre 2012

Lui

Réveil
Sa voix couleur miel au réveil.
Souple, elle coule dans mon demi-sommeil. 
Une voix comme une ombre, plus grave qu’en plein jour.
Je l’interroge sur le goût de ses rêves pour faire durer le moment.
Ce moment de la journée où sa voix est ralentie par les scories de la nuit.

Explications
« Il faut savoir que… »
« Attends je t’explique … »
Il a sorti ses mains de son blouson de cuir et se lance dans un discours pédagogique. Il baisse la tête, adopte son regard en contre-plongée. Son débit s’accélère à mesure qu’il enfile les chiffres. Je m’accroche à la danse de ses mains. Le volume de sa voix enfle. Je m’efforce de suivre la cadence des phrases qui se bousculent. Quand soudain le fil casse : « je t’embête avec mes histoires ? »

Famille
Il a deux filles mais il dit : « ma fille », sans préciser laquelle.
Il a trois sœurs mais il dit « ma sœur ». Et ce peut-être Nadia ou Leila ou Salma.
Il a encore ses deux parents mais il dit « on va manger le couscous chez ma mère ».
Il dit « elle est chiante ma mère » quand sa voix dit qu’elle est aimante.

Langue
Il dit qu’il est « omnibullé » par ses pensées et j’imagine des bulles de couleurs dans son esprit bouillonnant. Il dit « minute papillon », « ça roule ma poule » avec la voix des voyous d’Audiard. Il lui reste un cheveu sur la langue, comme son fils, et je me demande si cette coquetterie persiste quand il parle le dialecte algérien, qu’il n’utilise jamais d’ailleurs.  Il répète la fin des blagues parce qu’il aime faire durer les éclats de rire. Et dans ses éclats de rire j’entrevois le gamin qu’il était.

Paris
Quand il conduit dans Paris, il raconte le revêtement de la route, la courbe des virages, les embouteillages passés, les embouteillages à venir, les hoquets du moteur, la conduite de l’automobiliste d’en face, celle de celui qui le suit, la synchronie des feux, les dysfonctionnements de la circulation. Et mon esprit s’enfuit.
Quand il marche dans Paris, il raconte le lycée Colbert, la quincaillerie, les Sapeurs pompiers, la boucherie halal, la pharmacie juive, le hammam de Barbès, le maraîcher de Louis Blanc, le marchand de vin de Château Landon. Et mon cœur s’élargit.

Il dit
Il dit bonjour toi
Il dit je t’aime toi
Il dit mon cœur
Il dit mon amoureuse
Il dit comment va ma belle ?
Il dit ma princesse
Il dit ma petite femme
Et mon cœur se déchire.


vendredi 5 octobre 2012

Je suis née


Je suis née entre les terrils de Flers-en-Escrebieux et les usines textiles de Mons en Baroeul.

Je suis née un soir de janvier. Un soir pluvieux bien sûr, mais lumineux selon mon père. 

Je suis née d’essais laborieusement transformés après dix ans de vie conjugale. Je n’en pouvais plus d’attendre, je l’ai bien fait entendre. Sitôt mes petits poumons déployés, j’ai hurlé à la vie. 

Je suis née à la clinique Roger Salengro, à côté de la bibliothèque municipale, tandis que mes cousines découvraient le monde à la maternité du Sacré-cœur, de la Sainte Famille, du Bon-Secours ou de la Consolation. Ma clinique à moi portait le nom d’un maire de Lille, laïc et de gauche, qui se suicida à la suite d’une cabale de l’extrême droite. 

Je suis née à 21h30, verseau ascendant vierge, un vendredi pour profiter du week-end. 

Je suis née Sophie en souvenir de la rencontre de mes parents en Grèce. Dotée d’un beau prénom antique, synonyme de sagesse, j’entamais ma vie sous les meilleurs auspices. Nul jamais ne sut quel messager nocturne visita ma mère mais dès le lendemain, elle supplia mon père de modifier l’inscription sur le registre de la maternité. « Aurélie c’est plus musicale », expliqua-t-elle laconique. Mon père était si heureux qu’il s’exécuta sans question. J’ai conservé le bracelet de naissance où reste inscrit le prénom Sophie. 

Je suis née avec un œil paresseux qui s’arrêtait à mi-course lorsque ma mère promenait son doigt de droit à gauche, devant mon visage « d’ange », dixit ma grand-mère. Les visiteur se voulaient rassurant : « Une coquetterie dans l’œil, c’est tout à fait charmant ». Ma mère, toujours soucieuse du mot juste, précisait que, oui effectivement, sa fille « louchait ». Il fallut patienter quelques jours pour que l’hématome oculaire se résorbe et que mon regard se normalise. 

Je suis née avec les yeux couleur bigorneau selon mon parrain, couleur d’huître selon ma marraine, gris bleu, selon ma grand-mère, bleu gris selon bonne-maman. Bref vitreux, selon ma sœur qui intervint dix-huit mois plus tard dans l’histoire. Parrain et marraine figurent sur la photo du baptême. Mes trois oncles jésuites me bénirent en versant à tour de rôle l’eau glacée sur mon front virginal, ce qui tripla le volume de mes cris d’enfant nouvellement admis dans la famille de Dieu. 

Je suis née frigorifiée au cœur de l’hiver, plus tard affublée du surnom « cul-gelée », déjà prête à migrer vers un climat plus propice. 

Je suis née chti, impatiente de trahir ma patrie, le gris et la pluie.

vendredi 28 septembre 2012

Bébé


Le bébé sentait le talc, le savon, la lavande, le shampoing, l’eau de Cologne, le chaud du lit, la crème Nivea, la Mustella, la pommade fesse rouge, le petit pot Blédina, le lait, le rot, le relent de vomi, le pipi aigre, la diarrhée, le suppositoire du soir, le sel des larmes, la nuit trop courte, la sueur, la lessive, la vaisselle, le repassage, le balayage, les paquets de couches, le mal au sein, les cris sans fin, le pédiatre, les urgences, les engueulades, les pleurs, les kilos en trop, la solitude, la peur de mal faire. La peur d’être une mauvaise mère. 

mardi 28 août 2012

Mon premier amour

Mon premier amour avait des dents de lapin et un nom de famille qui sentait la campagne : Michaël Guermonprez, au dernier rang de la classe. J’aimais le tréma sur le « e » de son prénom et son sourire généreux. Comme j’avais aussi les dents en avant, je me suis dit que ça nous rapprocherait. Même si moi, j’étais au premier rang.

A mon premier amour, j’écrivais des lettres avec des feutres en couleur pour qu’il devine mon humeur. Mais je ne les envoyais pas. Elles restaient au secret dans mon coffre à écritures.

Avant de m’endormir, je pensais si fort à mon premier amour, que j’étais sûre de le retrouver, la nuit, dans mes rêves. Il était aussi dans mes toutes mes prières avec mon oncle Gérard, paralysé, pour qu’il remarche un jour, mais c’est une autre histoire…

Quand mon premier amour me visait à la balle au prisonnier, j’étais touchée, j’y voyais le signe indubitable de ses sentiments.

J’imaginais que mon premier amour serait médecin saute-frontières. Il sentirait l’étranger et je le suivrai en Afrique. Mon premier amour, je le cachais à tout le monde. J’utilisais le petit Paul pour tromper les soupçons.

Le problème, avec mon premier amour, c’est qu’il était aussi celui de ma meilleure amie.

samedi 19 mai 2012

La lettre


C’est moi qui vais chercher le courrier dans la boite aux lettres tous les matins, même quand il pleut ou quand il neige. « C’est une responsabilité » a expliqué maman. Ma grande sœur dit que j’ai été couillonné parce qu’en fait c’est une corvée. Moi je suis plutôt content. On m’a donné un porte-clé argenté avec un trousseau attaché qui fait des cliquetis agréables dans ma poche. Je le mets dans mon tiroir secret et je vérifie avant de dormir qu’il est bien là. 

Tous les matins, je fais trois tas, les journaux, les pubs, les lettres. Un jour, j’ai remarqué une grande enveloppe grise avec un tampon du nom de l’entreprise de papa. Je l’ai mise de côté sur la table de la cuisine. Au déjeuner, papa est arrivé en retard, maman n’était pas contente à cause de la viande dans le four. D’habitude papa l’embrasse dans le cou, maman se tortille puis rigole et on mange tranquille. Mais là, papa a juste pris l’enveloppe grise en disant que « de toute façon, j’ai pas faim ». On a mangé à trois le gigot cramé.  

Depuis ce jour-là, papa se lève plus tard pour aller au travail. Je ne vais plus à la cantine parce qu’il vient me chercher à midi devant l’école pour déjeuner à la maison. Il fait souvent du poisson pané comme on aime avec de la purée Mousseline et des tartines Nutella en dessert. C’est cool… Il a aussi réparé son vélo, revendu sa voiture pour faire plaisir à tante Lucie qui lui fait la morale sur la mort de la planète. Le soir, papa rentre plus tôt et m’aide pour mes devoirs surtout en physique. Peut-être qu’il a reçu de nouveaux horaires de travail dans la grande enveloppe grise. Les copains disent que j’ai de la chance mais mon père n’a pas l’air de s’en rendre compte. Je le sens bien. Il oublie de se raser alors que maman n’aime pas qu’il pique quand il l’embrasse dans le cou. De toute façon, il ne l’embrasse plus beaucoup dans le cou. 

Maman est bizarre aussi. Elle lui parle très doucement comme à ma grand-mère qui est malade dans une colonie pour vieux.  Les parents ne se crient plus dessus. La maison est toute silencieuse. On ne reçoit plus les copains de boulot que papa invitait le dimanche, ça m’étonne parce qu’il a beaucoup de temps maintenant pour préparer le barbecue. Hier soir, je me suis installé en haut de l’escalier après le diner, maman buvait une tisane. Papa a allumé une cigarette, je ne savais pas qu’il s’était remis à fumer. Dans la discussion maman c’était papa et papa c’était maman. Elle lui répétait de ne pas s’inquiéter, que tout irait bien, que les enfants ne savaient rien et que d’ailleurs leurs résultats scolaires étaient excellents. Là, je crois qu’elle parlait de mon 18 en math. Je suis allé me coucher. Faut que je me lève tôt demain pour prendre le courrier.

jeudi 15 mars 2012

La Dibona





Je la fais surgir n’importe où, n’importe quand, immédiatement.
Je ferme les yeux, elle se découpe dorée, sur un pan de ciel bleu.
Je vois ses arrêtes aiguës, j’entends son nom resté mystérieux : La Dibona.
Elle impose 1131 mètres d’altitude, sereine, enracinée dans une forêt de sapin, sa cime solitaire se hissant vers le soleil, minérale et nue.

Elle m’habite massive.
Masculine, féminine
Elle rassure, elle inquiète.

Je la sollicite dans le vacarme urbain, dans l’angoisse de la nuit, au creux de mes rêves.
Ma pensée la contourne, s’attarde sur une mousse argentée, le duvet blanc d’une edelweiss, un bouquet de gentiane. Ou alors je la survole comme ces choucas noirs et inquiétants qui logent dans ses infractuosités.

La Dibona résiste aux pluies, à la neige, au vent. Les éléments n’ont jamais eu prise sur sa chair de pierre. Eternele, fidèle, convoquée aux jours de joie, aux jours de peine, hier et demain.

lundi 12 mars 2012

La photo en Noir et Blanc


Juillet 1984, Le Chazelet-en-Oisans. Légèrement sous-exposée, la photo est prise en soirée, sans flash. Le groupe forme un cercle autour du feu de bois. Assis sur le tapis de tente, ils jouent au tarot ou peut-être à la belotte. Une légère vapeur s’échappe de gobelets en plastique. À cette époque, ils boivent encore du thé. On compte six garçons et deux filles, vêtus à l’identique, jean, tee-shirt et pataugas. Derrière le cercle, on devine la calotte neigeuse d’une montagne. À droite de la photo, un pan de tente, un tas de sardines, des casseroles en fer-blanc et des boîtes de conserve. Elle porte sur ses hanches le pull jacquard de Simon.
Après le bac, ils ont arraché aux parents l’autorisation de randonner en montagne en toute mixité. Ils feront le GR54. Les parents ont payé le voyage en posant des conditions, certaines explicites, d’autres implicites, surtout pour les filles.
La photo est en noir et blanc, le tirage médiocre. Après la randonnée, Simon l’a invitée dans sa salle-de-bain pour développer les pellicules de cet été-là. Sur la photo, ils jouissent du présent, ne savent pas encore qu’ils auront tous le bac sauf Pascal. Ils ignorent que le Colombien Herrera s'impose dans le Tour de France, qu'un traité international sur la Lune est entré en vigueur le 11 juillet, que Renault vient de lancer un nouveau monospace baptisé l'Espace . Ils savent combien coute un pain de 500 grammes ou une baguette, un pantalon, un vélo. Au-delà de mille francs, ils n’ont plus la notion des prix.
Dans la classe de terminal, leur petit groupe inspire moquerie et envie. On les traite de boy-scouts, ça les agace. Avant de partir, ils se sont inscrits en école d’ingénieur, en médecine, en prépa, conscients que « ce ne sera pas une partie de plaisir », « parce qu’il faudra s’accrocher », « que la route sera longue », « qu’il s’agira de mettre le paquet ». Le père de Simon est au chômage depuis deux ans.
Pendant cette douce soirée de juillet 1984, au Chazelet-en-Oisans, ils parlent de l’étape du lendemain, des corvées de bois et d’eau. Ils élaborent des menus qui tiennent au corps. Puis la conversation s’étiole comme le feu du camp. Les yeux fixés sur les braises, chacun s’interroge en son for intérieur. Et si l’un d’eux brisait le pacte non écrit de l’amitié ? Et si l’une d’elles tombait amoureuse ? Pour de vrai.

vendredi 2 mars 2012

Eléonore

Le temps où elle chantait trois comptines apprises à l’école
Le temps où elle chantait, l’insouciance d’une vie qui balbutie.
Le temps où elle chantait, un babille ponctué de rires.
Le temps où elle chantait, sa voix claire, à l’arrière, dans la voiture.
Le temps où elle chantait dessinait un monde enchanté
Le temps où elle chantait parlait de cigognes bleus et d’ours verts.
Le temps où elle chantait sentait le chocolat et le gâteau aux pommes.
Le temps où elle chantait élargissait l’avenir. 
Le temps où elle chantait, chagrin évaporé comme rosée du matin.

Le temps où elle chantait s’est tu, un été, en juillet.

samedi 25 février 2012

Fragments de souvenirs

L’odeur écœurante de la crème dépilatoire et le rasoir comme mauvaise alternative, son utilisation régulière entraînant la repousse accélérée et plus dense des poils à éradiquer. C’est écrit dans Djin, mon hebdomadaire de jeune fille.


Le sous-pull col roulé écarlate qui provoque des joutes électriques. Il moule le torse et procure une gêne lorsque l’on commence à avoir un peu de seins sans en avoir suffisamment pour porter un soutien-gorge.

Le pot et le bassin en émail utilisés pour la toilette matinale chez ma grand-mère. Une toilette de chat parce que l’eau tirée de la pompe est très fraîche. On se lave juste les mains, les orteils et le derrière. Et puis on crie à plein poumon : « je suis propre ».

Les galets de charbon que l’on pioche dans le monticule noir de la buanderie pour remplir le ventre de la cuisinière. Il faut doublement mobiliser son courage avant d’affronter les chauves-souris puis le tison incandescent.

La blouse en nylon rose avec ses boutons dans le dos. On se contorsionne et on met Pierre avec Paul.

Le fond du plat à gratin que l’on guigne à la fin du repas, parce que c’est le meilleur. La fourchette se tord sur la croûte dorée convoitée. Avec ma sœur on appelle ça grougnigrougna.

Il faut « trouer », « pique-nique douille c’est toi l’andouille », « le premier qui l’aura », « une souris verte », « Loup y es-tu » et puis « un deux trois soleil » en hurlant le mot soleil.

L’école Pascal transformée en bureau électoral au printemps. Les adultes disparaissent dans un isoloir. On ne voit que leurs chaussures, les bas des jupes et des pantalons. A voté. J’aime le mystère de cette geste démocratique. Un peu comme la messe.

Les groseilles à maquereaux, toute poilues, tellement juteuses qu’il est impossible de ne pas faire de taches.

L’aube blanche, la croix en bois d’olivier, les cartes édifiantes achetées dans un magasin spécialisé. Sur ces cartes tout en longueur qui serviront de marque-page, un coucher de soleil, un étang, des rails de chemin de fer vers l’infini.

mercredi 22 février 2012

Le poulet dominical


Vêtue d’un large tablier immaculé et luisant comme une toile cirée, elle enfile des gants en latex rose et une paire de bottes kaki. La veille, l’averse a lustré le pavé de la cour et ranimé les géraniums. Elle hume avec délectation l’odeur d’herbe mouillée, de bouse et de paille. À cette heure matinale, règne sur la ferme engoncée dans son sommeil le silence qui précède les concerts symphoniques ou les tragédies antiques.
Quittant le logis, elle se dirige vers la remise, indécise devant le panneau où les couteaux se trouvent rangés par tailles décroissantes. Elle choisit le plus grand, vérifie sa lame, puis traverse la cour en direction du poulailler. La couveuse diffuse une chaleur douce et rassurante. Sous la lampe, les poussins piaillent, se bousculent et grimpent les uns les autres. Elle observe un instant leur manège puis saisit une poule rousse et grasse par les ailes. 
La poulette se débat entre les mains gantées de rose. Alors la fermière exécute le geste ancestral des matinées dominicales et tranche le cou ébouriffé. Un mouvement sec du poignet. Elle sent les osselets vertébraux se briser. La tête surmontée d’une crête violacée roule sur le pavé. La volaille relâchée, dépourvue de son chef, tournoie sur elle-même comme une toupie folle. Elle va de gauche à droite tandis que le poulailler entier s’égosille. L’aorte mise à nue crache un sang rouge vif et macule le tablier blanc de la fermière. Ses bottes sont couvertes des matières fécales de la bestiole agonisante. Un moment encore, la poule titube avant de s’écrouler sur le flanc. Un mince filet de glaire rouge et des muqueuses brunes s’écoulent sur le sol.
La fermière prend la bête par les pattes, recueillant l’ultime convulsion et la plonge dans l’eau bouillante. Une odeur douceâtre flotte à présent dans la remise. Après quelques minutes, la femme sort le corps inerte et visqueux de la marmite et le déplume, découvrant une chair gélatineuse, grise, parsemée de pustules. La main enveloppée d’un torchon, elle attrape les boyaux, en fait un nœud pour tirer la trachée. Elle ôte les cailloux du gésier bleuté avant de le replacer dans la bête, attentive à ne pas faire éclater la bile. Un jour, elle avait crevé la poche et le liquide jaunâtre s’était répandu dans les entrailles rendant impropres à la consommation le poulet du dimanche. Elle ouvre le foie spongieux puis, muni d’un sécateur, sectionne les pattes cartilagineuses. Grattées, lavées, celles-ci constitueront la base du bouillon. Enfin, elle enfonce profond dans le croupion un quignon de pain frotté d’ail. 
Sur l’évier repose la tête de la volaille encore humide et ses yeux exorbités semblent suivre toutes les opérations. La bête recousue, la fermière retire ses gants, son tablier souillé, se met du bleu aux yeux, du rouge aux lèvres et s’engage à pied sur la route asphaltée menant au village. Les cloches carillonnent gaiement annonçant la messe de 8 heures.

vendredi 3 février 2012

Magie

La magie commençait une demi-heure après le début de la cérémonie. Tout à coup, le curé imposait à l’assistance une attitude différente, à la fois plus active et plus recueillie. On s'était un peu assoupi pendant l'homélie. On s'ébrouait en récitant le "Je crois en Dieu", et voilà, c'était partie pour la liturgie de l'eucharistie. Les deux mots figuraient en gras sur la feuille de chant tapée à la machine à écrire par le sacristain. Liturgie de l'eucharistie : ça sonnait comme une langue étrangère.
Je ne comprenais ni le sens du mot liturgie, ni celui d’eucharistie mais l’un accolé à l’autre, dans l’odeur d’encens qui ne tarderait pas à atteindre notre banc au cinquième rang de l’église, cela m’emplissait d’avance d’un sentiment de sacré et de révérence. Un coup d’œil sur la feuille de chant pour vérifier l'ordonnancement de la cérémonie et l'acheminement vers le clou du spectacle.
Le prêtre annonçait avec solennité "L'agneau de Dieu". Et moi, je télescopais sans succès l'image d'un mouton avec celle d'un vieillard à barbe blanche qui représentait Dieu dans les ouvrages défraîchis de la bibliothèque de Grand-mère. Cette alchimie spirituelle n'avait jamais résolu la signification ésotérique de l'agneau de Dieu, ni de sa variante l'agneau pascal. Mais c'était normal, il fallait beaucoup de formules secondaires avant d'arriver à la cène, épisode ultime dont l'orthographe originale accentuait le mystère.
Auparavant, pour éviter l'implosion d'une trop forte concentration des esprits et des coeurs, il y avait le temps de la quête. Une pause ludique. L'église résonnait des cliquetis des fermoirs des porte-monnaie. Les gens en profitaient pour se racler la gorge, tousser ou glisser un chuchotis à l'oreille du voisin. Ma sœur et moi, nous piochions alors allègrement dans le vieux portefeuille en cuir de la Grand-mère et je me concentrais pour savoir si de ma place au centre du banc, je devais choisir la corbeille de l’enfant de chœur qui passerait sur la droite ou de son collègue qui ratissait sur la gauche. L’humiliation suprême étant d’avoir loupé les deux et de se retrouver les joues en feu et la pièce de monnaie en main. Un larcin inoffensif à l’extérieur mais qui me semblait mortel sous le regard et dans la propre maison du Seigneur Tout-Puissant.
Après la quête, îlot de prosaïsme dans cet océan de sacré, on entamait la dernière ligne droite. Plus un bruit dans l’église, ma grand-mère s’agenouille malgré tous ses rhumatismes et sa mauvaise jambe qui ne plie plus bien. L’enfant de chœur a saisi la clochette. C’est le moment que je préfère même si je ne comprends pas ou plutôt parce que je ne comprends rien. Je connais la récitation par cœur et je guette les éventuels changements de texte introduits lorsque le curé de la paroisse se fait remplacer par un jeune collègue, soucieux d’adapter le texte standard du missel à l’actualité de la semaine. À ce moment-là, Grand-mère bougonne et les paroissiens relèvent la tête. Moi, je préfère toujours le texte officiel. Ca y est, la clochette tinte. J’attends juste un peu avant de baisser la tête pour savourer la vision de toutes les nuques penchées et des bras levés du prêtre, là-haut, sur l’estrade. On recommence pour le vin et le sang. Dans mon imagerie personnelle, j’essaie de voir du rouge pour être en communion. Voilà, c’est fait ; La magie opère ce dimanche comme chaque semaine. On n’est jamais déçu. Le reste de la cérémonie s’enchaîne en douceur, de l’atmosphère ouatée de la consécration vers les conversations joyeuses sur le perron de l’église.

samedi 28 janvier 2012

Les tulipes rouges



Chaque vendredi, il allait dîner chez elle, dans un deux-pièces mansardé du cinquième arrondissement. Il arrivait à 21h, été comme hiver, ponctuel. Le pavée de la rue Mouffetard luisait encore. Les éboueurs passaient à 20h pour nettoyer à coup de jets et d’aspicrottes les détritus du marché hebdomadaire. Un coup d’œil dans la vitrine du boucher pour ajuster sa mise. Parfois un coup de peigne. Il soignait son apparence.
Arrivée à la hauteur de la Contrescarpe, il hésitait entre le glacier et le boulanger. Un sorbet en été, un millefeuille en hiver. Apporter une douceur faisait parti du rituel.
L’escalier en colimaçon grimpait rude. Il arrivait essoufflé, se reposait un instant puis frappait à la porte. L’appartement embaumait la bougie, offrant à l’intérieur un éclairage tamisé et presque sombre. Parfumée, maquillée, souvent vêtue de noir, elle lui ôtait son pardessus et lui servait un doigt de porto. Les flammèches des bougies installaient d’emblée une intimité. Tandis qu’elle rectifiait un assaisonnement, il aimait la détailler. L’ovale de son visage, ce nez légèrement busqué, ses pommettes hautes, ses yeux aigue-marine qui brillaient dans la semi-obscurité. A table il causait, disert, elle se taisait, discrète.
Après le millefeuille ou le sorbet, tous deux légèrement grisés par le Montrachet du dîner, poursuivaient une conversation silencieuse : échanges de pensées, de regards, de regrets. A minuit, le clocher de l’église Saint-Médard sonnait. Il déposait un léger baiser sur sa joue poudrée et prenait congé. Seule avec sa nostalgie, elle éteignait une à une chaque bougie.
Et puis un soir de printemps, il arriva en avance profitant d’une grève à la fac de Jussieu. En remontant la rue Mouffetard, il sifflotait joyeux comme un gamin qui ferait l’école buissonnière, un bouquet de tulipes rouges à la main.
Il frappe, elle ouvre, il entre. Un flot de lumière printanière l’éblouit. Tout se joue là, en une fraction de seconde. Furtive déception décelée dans la prunelle de l’homme. Sous la lumière cruelle de juin, sans la pénombre habituelle, son visage ovale se dévoile blême, fatigué, chiffonné.
A ce moment précis, elle sut qu’elle l’avait perdu.
« Je passais par là… Je ne reste pas », murmura-t-il.
Il l’embrassa sans la regarder, sortit sans se retourner. La porte refermée, elle pris les tulipes rouges et les jeta à la poubelle. Les éboueurs remontaient la rue Mouffetard.



vendredi 20 janvier 2012

Le Pudding Shop

L’enseigne en lettres rondes un peu datée indiquait « Pudding Shop ». La consonance anglaise distinguait d’emblée ce lieu des autres tavernes turques sur l’avenue Divan Yolu. On quittait le brouhaha des vendeurs de simits, de cartes postales écornées et des changeurs de livres pour pénétrer dans la pénombre silencieuse du café. Sur le mur de droite voisinaient Jimmy Hendrix et Janis Joplin. Près du comptoir, des coupures de journaux jaunies racontaient les folles journées de Woodstock. À gauche de l’entrée, un tableau noir muet. Le patron nostalgique et moustachu expliquait qu’y étaient punaisés les messages des routards d’antan : « Rendez-vous en juillet à Kashgar », « Vends 2 CV grise tout terrain », « Cherche coéquipière plutôt jolie »…

Vers 8 heures du matin, les ouvriers en bleu venaient tremper un morceau de pain dans une soupe fumante et croquer un oignon. Plus tard, des touristes, le nez plongé dans leur guide, poussaient la porte à grelot pour découvrir le café mythique. Déçus par les trop rares vestiges d’une époque révolue, ils se dandinaient devant l’étalage des ragoûts avant de commander polis un nescafé-tartines-confiture.

Il fallait patienter pour que le café se révèle. Souvent le soir, quand le chœur des mosquées faisait monter la prière, le Pudding Shop retrouvait ses couleurs. Les voyageurs au long cours, les solitaires, les gauchistes, les artistes, les exilés se retrouvaient autour d’un raki et rivalisaient de vélocité au baggamon. Dans un sabir mêlant le turc, le kurde, l’arabe et l’anglais, ils exposaient leurs pensées libertaires et leurs ambitions velléitaires. Ca sentait l’ail, l’anis et le cannabis. Suleyman Pilder arrivait un peu avant minuit ménageant son entrée. Il avait conservé sa tignasse des sixties qui grisonnait doucement au fil des ans. Derrière ses hublots, il envisageait la salle avant de s’attabler. C’était lui l’âme du Pudding Shop qui récitait les poèmes de Nazim Hikmet ou chantait les ballades de Bob Dylan. Parfois surgissait un saz, alors on poussait les tables de formica pour entamer une danse. Les hommes commençaient, épaules contre épaules ou se tenant la main avant d’inviter les rares femmes de l’assistance.

D’autres soirs, Suleyman se transformait en conteur à la voix éraillée par des années de fêtes et de tabac. Il oubliait un moment, mais un moment seulement, les années soixante pour remonter lentement le cours de son enfance rurale dans cette Anatolie de l’Est qui n’est plus tout à fait la Turquie. Il parlait jusqu’au petit matin des montagnes violettes près du Mont Ararat, du lac de Van aux reflets turquoise, du fromage sec de Kars et de la douceur de son miel. Il évoquait la guérilla, les crève-la-faim, les vendettas mortelles entre clans kurdes et l’enlèvement des trop belles fiancées. Un récit clair-obscur qui nouait les gorges et faisait scintiller les yeux des habitués du Pudding Shop.

lundi 16 janvier 2012

J'écris avec

Je n’écris pas avec de l’encre. J’écris avec ma fragilité.

Fragilité du désir d’écrire.

Ouvrir, s’ouvrir et découvrir.

Oser écrire.

C’est trop ou pas assez.

Un mot face à la pesanteur du monde.

Le papillon virevolte au-dessus de ma tête.

Quand je l’attrape, je le fixe et ses ailes perdent leur couleur.

Fragilité de la phrase qui s’égare, du texte qui s’effondre.

Esquisse fugace, instant fuyant.

Fragilité de cette corde que je fais vibrer.

Pas trop quand même, de peur qu’elle ne casse.

Fragilité face au remue ménage des mots.

Fragilité au risque du renoncement.

jeudi 5 janvier 2012

Petit Pierre

On dit qu’à cinq ans, il demanda à sa mère : « Où sera Petit Pierre, le jour de ses six ans ? » Et qu’elle ne sut quoi répondre, car la vie est mystère.

On dit qu’il était bon, beau, intelligent, mais colérique tout de même.

On dit que sa vie fut courte – écourtée par une pneumonie ou par la Guerre de 14 ou par l’absence de médicaments. En tout cas, ils disent qu’il a été rappelé à Dieu, vit désormais au ciel avec les anges. Ce qui est donné est retiré. Qu’ils disent.

On dit qu’il fallut du temps pour que Grand-Mère accepte de faire un autre enfant. Que celui-ci s’appela Ignace et qu’il y eut ensuite Xavier, Michel, Jean, Gérard, Joseph mais que personne ne remplaça Petit Pierre. Que sa photo en noir et blanc figure sur le médaillon porté jour et nuit par Grand-Mère. On dit qu’il repose dans le tombeau familial, aux côtés de Grand-Père. Et chaque année, le jour anniversaire de sa mort, une messe est célébrée pour lui au village.

On dit que Petit Pierre ressemblait à une fille avec ses boucles blondes, ses yeux myosotis, qu’il était fin et délicat. Qu’il savait lire, écrire, chanter, jouer du piano. C’était un enfant accompli. On dit aussi qu’un dimanche, il remplit le bénitier de l’église du village avec de l’encre bleue et que le curé le fessa cul nu sur la place du village. Ce qui le rend moins ange et plus sympathique.

On dit que Grand-Père fut appelé sous les drapeaux au mois de juillet 1914. Qu’il serra son fils dans ses bras puis traça sur son front une croix en signe de bénédiction.

On dit que Grand-Mère était une forte femme, qu’elle fit face avec courage au rationnement et à l’absence. Mais que l’hiver fut rude cette année-là, que l’on manquait de charbon, même dans le Nord de la France.

On dit qu’un matin de février, Petit Pierre toussa fort. De plus en plus fort. Que le médecin du village était à la guerre vu que c’était mon Grand-Père

Après, on ne dit plus grand-chose. On reste silencieux devant le malheur.