La magie commençait une demi-heure après le début de la cérémonie. Tout à coup, le curé imposait à l’assistance une attitude différente, à la fois plus active et plus recueillie. On s'était un peu assoupi pendant l'homélie. On s'ébrouait en récitant le "Je crois en Dieu", et voilà, c'était partie pour la liturgie de l'eucharistie. Les deux mots figuraient en gras sur la feuille de chant tapée à la machine à écrire par le sacristain. Liturgie de l'eucharistie : ça sonnait comme une langue étrangère.
Je ne comprenais ni le sens du mot liturgie, ni celui d’eucharistie mais l’un accolé à l’autre, dans l’odeur d’encens qui ne tarderait pas à atteindre notre banc au cinquième rang de l’église, cela m’emplissait d’avance d’un sentiment de sacré et de révérence. Un coup d’œil sur la feuille de chant pour vérifier l'ordonnancement de la cérémonie et l'acheminement vers le clou du spectacle.
Le prêtre annonçait avec solennité "L'agneau de Dieu". Et moi, je télescopais sans succès l'image d'un mouton avec celle d'un vieillard à barbe blanche qui représentait Dieu dans les ouvrages défraîchis de la bibliothèque de Grand-mère. Cette alchimie spirituelle n'avait jamais résolu la signification ésotérique de l'agneau de Dieu, ni de sa variante l'agneau pascal. Mais c'était normal, il fallait beaucoup de formules secondaires avant d'arriver à la cène, épisode ultime dont l'orthographe originale accentuait le mystère.
Auparavant, pour éviter l'implosion d'une trop forte concentration des esprits et des coeurs, il y avait le temps de la quête. Une pause ludique. L'église résonnait des cliquetis des fermoirs des porte-monnaie. Les gens en profitaient pour se racler la gorge, tousser ou glisser un chuchotis à l'oreille du voisin. Ma sœur et moi, nous piochions alors allègrement dans le vieux portefeuille en cuir de la Grand-mère et je me concentrais pour savoir si de ma place au centre du banc, je devais choisir la corbeille de l’enfant de chœur qui passerait sur la droite ou de son collègue qui ratissait sur la gauche. L’humiliation suprême étant d’avoir loupé les deux et de se retrouver les joues en feu et la pièce de monnaie en main. Un larcin inoffensif à l’extérieur mais qui me semblait mortel sous le regard et dans la propre maison du Seigneur Tout-Puissant.
Après la quête, îlot de prosaïsme dans cet océan de sacré, on entamait la dernière ligne droite. Plus un bruit dans l’église, ma grand-mère s’agenouille malgré tous ses rhumatismes et sa mauvaise jambe qui ne plie plus bien. L’enfant de chœur a saisi la clochette. C’est le moment que je préfère même si je ne comprends pas ou plutôt parce que je ne comprends rien. Je connais la récitation par cœur et je guette les éventuels changements de texte introduits lorsque le curé de la paroisse se fait remplacer par un jeune collègue, soucieux d’adapter le texte standard du missel à l’actualité de la semaine. À ce moment-là, Grand-mère bougonne et les paroissiens relèvent la tête. Moi, je préfère toujours le texte officiel. Ca y est, la clochette tinte. J’attends juste un peu avant de baisser la tête pour savourer la vision de toutes les nuques penchées et des bras levés du prêtre, là-haut, sur l’estrade. On recommence pour le vin et le sang. Dans mon imagerie personnelle, j’essaie de voir du rouge pour être en communion. Voilà, c’est fait ; La magie opère ce dimanche comme chaque semaine. On n’est jamais déçu. Le reste de la cérémonie s’enchaîne en douceur, de l’atmosphère ouatée de la consécration vers les conversations joyeuses sur le perron de l’église.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire