lundi 9 mars 2015

Salsa



L’excitation monte dans les rues de Santiago, dès le début de l’après-midi. Robes à volants, jeans moulants, mocassins, sandales… On s’habille derrière les volets mi-clos.
Claves, Bongo, des bribes de percussions s’élèvent depuis l’esplanade. Des grappes de filles et de garçon convergent vers l’immense espace de terre battue. Ça sent la poussière, le rhum et la sueur.
Une main te happe, t’attrape, te fixe sur son torse humide. La nuit, cubaine est douce, mais la danse est violente. Tu sens que ça monte au creux de ton ventre. Encore plus vite. Ça tournoie autour de toi. Un autre bras te happe, t’attrape, te fixe dans une rueda aux allures de sarabande. Garder le rythme, tourner plus vite. Toute la ville danse. Jeunes hidalgos et vieux tout ridées, putes et fillettes. Toute la ville se fond dans un même chant, dans une même folie. Et puis plus tard, les corps fourbus et las vont s’affaisser par couple sur les bancs. Jusqu’au petit matin, une autre danse commence.

lundi 16 février 2015

La merveilleuse journée

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Elle fixe les aiguilles fluorescentes du réveil qu’on lui a offert pour Noël, entend le petit clic des secondes qui lambinent comme si elles faisaient exprès. Elle voudrait de toutes ses forces donner un coup de pouce au soleil pour qu’il se lève et qu’enfin cette merveilleuse journée commence. On ne sort pas du lit avant 7h30, c’est Bonne-Maman qui l’a dit. Même un jour comme celui-ci. 

Aujourd’hui c’est le jour du bonheur. Ça fait six mois qu’on lui explique. Bon-Papa lui a donné un livre sur l’histoire d’une famille ours qui s’agrandit. Mais, depuis longtemps elle a compris. Elle n’est pas bête quand même. Elle l’avait demandé si fort au Seigneur qu’il ne pouvait rester sourd à sa supplication. Elle le savait même avant les parents…Du coup, le jour de l’annonce, elle s’est sentie obligée de mimer la fille surprise. Ensuite, papa l’a mise sur ses genoux pour lui expliquer le coup de sa petite graine qui file aussi vite qu’elle peut vers celle de maman dans une grande compétition jusqu’à ce que le meilleur gagne et forme un bébé. Mais ça aussi elle le savait. Enfin, papa semblait tellement content de lui expliquer toute l’affaire avec son air de docteur sérieux. 

Plus le ventre de maman grossit, plus elle se sent grandir. Pas en centimètres. A la visite médicale, elle n’a pris que 5 mm. Elle grandit en pensée. Oui c’est ça, elle pense mieux. C’est étrange les parents ne s’en aperçoivent pas du tout. Au contraire, depuis l’annonce, on la cajole tout le temps comme une petite fille. « On t’aimera toujours », a dit papa dimanche dernier dans la voiture. Il lui dit les choses importantes au volant, en regardant droit devant avant de sortir une phrase qu’il a dû répéter plein de fois dans sa tête. Il fait pareil avec maman. Dimanche dernier donc, elle a compris que papa lui confiait un secret bien lourd à porter. Elle a l’impression qu’ils ont peur qu’elle ait peur que le bébé absorbe tout l’amour de la famille. Faut pas se faire de bile comme dit Bon-Papa, elle le sait bien que personne ne va l’oublier. Elle est inoubliable. Pour les rassurer tous, elle se laisse câliner même si ça l’énerve un peu surtout que Bon-Papa, il sent quand même fort le tabac.

Il y a trois mois, on lui a présenté une photo en noir et blanc prise à l’intérieur du ventre de maman mais ce n’était pas très impressionnant mais  tout le monde avait l’air très impressionné. Ça ressemblait à une voie lactée. Papa a précisé l’emplacement du zizi en rigolant bêtement comme les garçons de l’école. « Tu auras un beau petit  frère », a-t-il annoncé. Aïe, elle avait demandé une sœur, mais le Seigneur a dû avoir un instant de distraction ou alors, dans son éternelle sagesse incroyable,  il en aura décidé autrement. C’est pas grave puisque le bébé est un mélange de papa et de maman via les graines, il prendra le meilleur des deux. Ce sera super. Elle a le cœur qui enfle de bonté. Quand ça lui arrive elle sent une nappe de bonheur qui remonte jusqu’à lui piquer les yeux. L’oreiller est tout mouillé de joie. En plus il est pile 7h30. Elle bondit hors du lit, fonce dans l’escalier au moment où la sonnerie du téléphone sonne. Il est né. Elle est sœur.

lundi 19 mai 2014

Oui

Oui, da, ya, aïwa, evet, si, yes
Oui-Oui, petit lutin de mon enfance
Oui-mais, pour dire non jamais
Oui-oui-oui, qui signifie que l'on s'ennuie
Oui, aveu arraché, extorqué
Oui, franc et massif,
Oui, en bleu de travail, usé par un emploi quotidien
Et le grand OUI à l'amour de sa vie

vendredi 9 mai 2014

Rouge baiser

 


Elle remonte à pas rapides la rue des Martyrs. Corps penché en avant, les Stiletto qui claquent sur le pavé. Coup d’œil dans la vitrine de chez Babou pour vérifier son allure. Cheveu noir presque luisant comme un casque de déesse grecque, rouge à lèvres épais, dessinant une bouche charnue, frange impeccable au-dessus de cils alourdis par le mascara.
Elle est sortie au métro Saint-Georges, a grimpé les escaliers en colimaçon sur la pointe des pieds afin de conserver le galbe de ses mollets. Marie aime marcher avant de s’enfermer jusqu’à la pause de midi – si pause il y a. La jeune femme resserre la ceinture de son french-coat écarlate avant de pousser la porte du Balto qui fait le coin avec la rue Lepic.
Son regard balaie l’espace du bar. Pas d’importun. Elle se hisse sur un tabouret face au comptoir, le dos bien droit. « Un café noisette et un croissant, s’il vous plait »  Avec sa petite cuillère, dont elle a vérifié auparavant la propreté, elle ote la mousse amère à la surface du café, boit une gorgée, dépiaute le croissant en partant de la pointe, l’ébroue pour faire tomber les miettes, boit une autre gorgée. Le bistrotier respecte le silence qu’elle installe dès qu’elle entre quelque part. Cette bulle invisible la protège, la sépare aussi. Elle a imprimé  sur sa tasse un baiser rouge vif qu’elle regarde avec satisfaction puis d’un coup sec, ouvre la glissière de son sac, pioche 3 euros dans son porte-monnaie. Une volte-face, et la voilà à nouveau trottinant droit devant jusqu’à l’Institut.
Les coiffeurs, déjà à leurs postes, époussettent les tablettes qui forment la base des glaces en abyme du salon. Marie lance un bonjour à la volée puis descend au sous-sol. Cette cave en pierre de taille est son domaine, c’est elle qui a suggéré de ne pas les peindre. Ôter les Stiletto, plier le chemisier, enfiler le T-shirt noir où la marque Carita s’étale au niveau de la poitrine. Elle mettra la blouse plus tard. Précise et rapide, l’esthéticienne installe ses instruments de travail autour d’elle afin d’éviter les allers-venues. Elle s’épargne toute perte d’énergie inutile afin de tenir jusqu’au soir. Sa première cliente arrive dans cinq minutes. Une épilation jambe entière, maillot, aisselle. Faire chauffer la cire, poser la pince à épiler à portée de main, préparer les serviettes dont elle a vérifié la blancheur, enfin allumer une bougie comme l’a conseillé la formatrice au cours de son dernier stage.
Marie redessine sa bouche cerise et charbonne son regard.
Elle est prête.

jeudi 24 avril 2014

J'aurais aimé



Moi, j’aurais aimé qu’il vive davantage que le temps d’une journée. J’aurais aimé tricoter un petit bonnet blanc, comme j’avais vu le faire ma grand-mère à chaque naissance dans la famille. J’aurais aimé observer la corolle délicate de ses oreilles et caresser le duvet blond sur son front. Je lui aurais prêté Pompon, petit âne pour lui apprendre à lire avant tout le monde. Avec ma sœur, il y aurait eu quelques embrouilles. Des jalousies vite oubliées. Trio fraternel, à la vie à la mort, avec piqure au bout du doigt pour partager notre sang. J’aurais aimé rire de ses bêtises et puis le consoler. J’aurais préparé, c’est sûr, les gâteaux de ses anniversaires, lui promettant qu’un jour, il aurait le même âge et que l’on serait alors jumeaux. J’aurais aimé qu’il m’interroge pour une coupe de cheveu ou une coupe de jean. Je lui aurais dit : il faut, tu devrais, je te conseille et il aurait claqué la porte. Il m’aurait fait danser en début de soirée avant d’inviter d’autres filles. Et au bout de la nuit, dans la cuisine, on aurait picolé en cachette jusqu’à plus soif, en partageant nos secrets, les vrais et puis les autres. J’aurais été fier de dire mon frère, mon frérot, mon frangin, my brother, mon frelot, François.
J’aurais aimé être un peu sa seconde mère, un peu son amie et tout à fait sa sœur.

lundi 21 avril 2014

Fragilités



Budapest, les thermes de Szechenyi. Hiver 2014.
Des fumerolles blanches s’élèvent au-dessus de l’eau turquoise des bassins. La température extérieure avoisine les – 5 degrés. En maillot de bain, à l’intérieur du bâtiment néo-renaissance des thermes, tu hésites. Un pas dehors. Le sol est glacé. Tu t’élances. Attention, ne pas courir, ne pas glisser. Ta peau frissonne au moindre souffle d’air. Dix mètres, cinq mères, trois mètres. L’eau du premier bassin est à 38 degrés. Tes muscles bandés comme un arc se détendent au contact de cette chaleur aqueuse. A travers l’écharpe de brume qui flotte sur le bassin, tu tentes de repérer sa silhouette. En vain. La vapeur d’eau, ta myopie, les échanges en hongrois entre les baigneurs, tout contribue à rendre cet environnement angoissant. Jusqu’au moment où enfin, tu l’aperçois. Son grand corps blanc, son air perdu, en quête… Une vague de tendresse envahit tout ton être comme une liqueur forte. 

Les Alpes, vallée du Vénéon. Eté 1977.  
Le lac scintille sous le soleil du mois d’août. Le Lac de Lauvitel à 1350 mètres d’altitude. Oncle Jacques a pris le pari de le traverser à la nage. Quelques marcheurs se sont arrêtés pour assister à son exploit. Assis sur les rochers, ils forment un public, silencieux. J’ai terminé mon sandwich au saucisson et je guette le visage crispé de l’oncle André puis celui de Tante Annie qui l’est tout autant. On entend les coassements de gros choucas noir et parfois le sifflement d’une marmotte. Malgré mon pull en laine rouge, j’ai froid. J’essaie de ne pas claquer des dents pour ne pas ajouter de la difficulté au défi relevé par mon oncle. Il a mis un peu d’eau sur sa nuque comme ma mère le recommande chaque fois qu’on se baigne pour éviter de subir une électrocution et couler à pic. Maman murmure ses inquiétudes à mon père, qui tente une de ces blagues dont il a le secret mais cette fois, son bon mot ne fait rire personne. Je fixe la bedaine de mon oncle vaguement rassuré par tout ce gras censé le protéger du froid. Oncle Jacques a fait la Dibona, le Mont-Blanc, la Meije et même le Kilimandjaro en Afrique. Petit et gros, tout le monde dit qu’il devient un elfe dès qu’il touche un rocher. Mais là, au bord de l’eau du Lauvitel, l’Oncle Jacques me semble terriblement humain.

jeudi 17 avril 2014

Le tour de jardin


Je l’ai épousée parce que son père m’a convié à un tour de jardin.
C’était en 1959, un dimanche de mai ensoleillé. Je m’étais rendu comme chaque semaine dans sa famille pour le déjeuner. J’y allais toujours avec un peu d’appréhension. Affronter le père dans son costume trois-pièces les neuf frères et sœurs, l’oncle curé, la tante Antoinette sourde mais pas muette, les domestiques, l’argenterie, le cristal, le petit verre de genièvre avant le scrabble… Ce rituel comme une série d’obstacles avant que l’on m’autorise à retrouver Marie-Claire, seul à seul dehors. Nous déambulions alors quelques heures dans les rues de Lille. Et je repartais le soir, directement dans ma chambre d’étudiant en centre-ville.
Ce dimanche-là, elle m’avait ouvert la porte légèrement contrariée. Elle portait une robe de percale bleue pâle, cintrée, et un collier de perles que lui avait offert son père pour ses 18 ans. A peine avais-je mis un pied dans le vestibule sombre de la demeure bourgeoise que le père m’invitait à un tour de jardin.
Dans la famille Delannoy, le jardinage relevait du sacré. Tailler les haies au cordeau, choisir des variétés de plantes afin de garantir une floraison tout au long de l’année, tondre la pelouse bien au ras, « comme les Anglais »… Faire un tour de jardin, c’était par conséquent un rituel quasi religieux. On pénétrait dans l’espace des confidences : la maladie de l’oncle Albert, les mauvais résultats de la papeterie familiale, l’héritage de tante Mimi… Je n’avais jamais eu, jusqu’à ce jour, le privilège de ce tour familial et m’en portais fort bien.
J’aimais la compagnie de Marie-Claire, sa curiosité intellectuelle avait contribué à éveiller la mienne, sa culture m’impressionnait. Nous éprouvions ainsi un grand plaisir à discuter des heures dans les cafés lillois. Mais l’un comme l’autre redoutions le carcan de tout engagement. Nous en avions déjà discuté : pas de mariage, pas d’enfants.
Ce dimanche-là donc, passée la roseraie, Monsieur Delannoy me demanda tout de go : « Quelles sont vos intentions, jeune homme ? Marie-Claire étant ma fille aînée, elle doit montrer l’exemple, vous comprenez. Vous fréquentez la maison déjà depuis quelques mois. Il vous faut prendre un parti ».
Nous étions arrivés au bout du jardin, près des serres quand je lui ai déclaré, fébrile : « Père, je vous demande la main de votre fille ». Il me fit l’accolade. Restait à annoncer la « bonne nouvelle » à Marie-Claire.