Je l’ai épousée parce que son père
m’a convié à un tour de jardin.
C’était en 1959, un dimanche de mai
ensoleillé. Je m’étais rendu comme chaque semaine dans sa famille pour le
déjeuner. J’y allais toujours avec un peu d’appréhension. Affronter le père
dans son costume trois-pièces les neuf frères et sœurs, l’oncle curé, la tante
Antoinette sourde mais pas muette, les domestiques, l’argenterie, le cristal,
le petit verre de genièvre avant le scrabble… Ce rituel comme une série
d’obstacles avant que l’on m’autorise à retrouver Marie-Claire, seul à seul
dehors. Nous déambulions alors quelques heures dans les rues de Lille. Et je
repartais le soir, directement dans ma chambre d’étudiant en centre-ville.
Ce dimanche-là, elle m’avait ouvert
la porte légèrement contrariée. Elle portait une robe de percale bleue pâle,
cintrée, et un collier de perles que lui avait offert son père pour ses 18 ans.
A peine avais-je mis un pied dans le vestibule sombre de la demeure bourgeoise
que le père m’invitait à un tour de jardin.
Dans la famille Delannoy, le
jardinage relevait du sacré. Tailler les haies au cordeau, choisir des variétés
de plantes afin de garantir une floraison tout au long de l’année, tondre la
pelouse bien au ras, « comme les Anglais »… Faire un tour de jardin, c’était par conséquent un
rituel quasi religieux. On pénétrait dans l’espace des confidences : la
maladie de l’oncle Albert, les mauvais résultats de la papeterie familiale,
l’héritage de tante Mimi… Je n’avais jamais eu, jusqu’à ce jour, le privilège
de ce tour familial et m’en portais fort bien.
J’aimais la compagnie de
Marie-Claire, sa curiosité intellectuelle avait contribué à éveiller la mienne,
sa culture m’impressionnait. Nous éprouvions ainsi un grand plaisir à discuter
des heures dans les cafés lillois. Mais l’un comme l’autre redoutions le carcan
de tout engagement. Nous en avions déjà discuté : pas de mariage, pas
d’enfants.
Ce dimanche-là donc, passée la
roseraie, Monsieur Delannoy me demanda tout de go : « Quelles sont
vos intentions, jeune homme ? Marie-Claire étant ma fille aînée, elle doit
montrer l’exemple, vous comprenez. Vous fréquentez la maison déjà depuis
quelques mois. Il vous faut prendre un parti ».
Nous
étions arrivés au bout du jardin, près des serres quand je lui ai déclaré,
fébrile : « Père, je vous demande la main de votre fille ». Il me fit
l’accolade. Restait à annoncer la « bonne nouvelle » à Marie-Claire.