vendredi 28 mars 2014

La vie en fuite

Il est devenu semblable à un immeuble hanté par un locataire dont il ignore tout. Le matin au lever, il erre entre les bribes de souvenirs d’hier, avant de se retrouver face à des images d’un passé beaucoup plus lointain. Le reste s’effrite, se perd dans un dédale sans fin ni sens. Il tente de sauver du naufrage des parcelles de mémoire en écrivant ses faits et gestes sur des post-it en couleurs éparpillés à travers les pièces de la maison. Depuis quelque temps, il collectionne tickets de restaurants, billets de cinéma, étiquettes d’acquisitions récentes… La contemplation d’une fleur séchée ou un coquillage lui procure des émotions dont il ne parvient pas à retrouver la source. Il n’est plus qu’un décalque de lui-même. Le jour est sa nuit. La confusion qu’il tente de masquer en abusant de phrases toute faite l’isole encore davantage, le fait passer pour quelqu’un dépourvu de caractère, sans personnalité. Son séjour en terre étrangère le contraint à espacer les rencontres, il préfère se retirer dans son désert intérieur.  Et quand la douleur est trop forte, il traque dans les sillons de ses rides le mystère de cette vie en fuite.

lundi 24 mars 2014

La camionnette

Elles allaient d’un village à l’autre dans une vieille camionnette Citroën grise. Grise comme le crachin qui enveloppait le Douaisis entre septembre et mai. Avec le temps, la mère et la fille avaient fini par se ressembler. Les mêmes rides, le même accablement, la même blouse en nylon à fleurs.
Elles circulaient entre Seclin, Douai et Flers. Un coup de Klaxon annonçait leur arrivée. La camionnette maculée de boue se garait sur la place du village. La mère ou la fille faisait coulisser d’un geste sec la porte latérale puis servait les clients, en file indienne, emmitouflés dans leur veste de laine et dans leur silence.
On venait chercher un litre de lait encore mousseux, une motte de beurre, une botte de radis, des carottes, quelques kilos de patates. Les formules de politesse se figeaient dans la bouche à cause de la froidure. Les deux femmes dans la camionnette, le dos cassé en deux, s’affairaient. « Chte veut un chtiot peu de crème ? » « Chte met un kilo d’plus ? »
Parfois, un rai de soleil blanc traversait toute cette grisaille, faisait fleurir un sourire sur les visages couperosés suscitant un début de conversation. Mais bien vite, les nuages ardoise couvraient de leur ombre la place du village. Chacun d’un pas rapide se pressait pour regagner sa ferme. On entendait chuinter la porte coulissante de la camionnette, le moteur expectorait. La Citroën redémarrait péniblement et reprenait cahin-caha la route pavée.