L’enseigne en lettres rondes un peu datée indiquait « Pudding Shop ». La consonance anglaise distinguait d’emblée ce lieu des autres tavernes turques sur l’avenue Divan Yolu. On quittait le brouhaha des vendeurs de simits, de cartes postales écornées et des changeurs de livres pour pénétrer dans la pénombre silencieuse du café. Sur le mur de droite voisinaient Jimmy Hendrix et Janis Joplin. Près du comptoir, des coupures de journaux jaunies racontaient les folles journées de Woodstock. À gauche de l’entrée, un tableau noir muet. Le patron nostalgique et moustachu expliquait qu’y étaient punaisés les messages des routards d’antan : « Rendez-vous en juillet à Kashgar », « Vends 2 CV grise tout terrain », « Cherche coéquipière plutôt jolie »…
Vers 8 heures du matin, les ouvriers en bleu venaient tremper un morceau de pain dans une soupe fumante et croquer un oignon. Plus tard, des touristes, le nez plongé dans leur guide, poussaient la porte à grelot pour découvrir le café mythique. Déçus par les trop rares vestiges d’une époque révolue, ils se dandinaient devant l’étalage des ragoûts avant de commander polis un nescafé-tartines-confiture.
Il fallait patienter pour que le café se révèle. Souvent le soir, quand le chœur des mosquées faisait monter la prière, le Pudding Shop retrouvait ses couleurs. Les voyageurs au long cours, les solitaires, les gauchistes, les artistes, les exilés se retrouvaient autour d’un raki et rivalisaient de vélocité au baggamon. Dans un sabir mêlant le turc, le kurde, l’arabe et l’anglais, ils exposaient leurs pensées libertaires et leurs ambitions velléitaires. Ca sentait l’ail, l’anis et le cannabis. Suleyman Pilder arrivait un peu avant minuit ménageant son entrée. Il avait conservé sa tignasse des sixties qui grisonnait doucement au fil des ans. Derrière ses hublots, il envisageait la salle avant de s’attabler. C’était lui l’âme du Pudding Shop qui récitait les poèmes de Nazim Hikmet ou chantait les ballades de Bob Dylan. Parfois surgissait un saz, alors on poussait les tables de formica pour entamer une danse. Les hommes commençaient, épaules contre épaules ou se tenant la main avant d’inviter les rares femmes de l’assistance.
D’autres soirs, Suleyman se transformait en conteur à la voix éraillée par des années de fêtes et de tabac. Il oubliait un moment, mais un moment seulement, les années soixante pour remonter lentement le cours de son enfance rurale dans cette Anatolie de l’Est qui n’est plus tout à fait la Turquie. Il parlait jusqu’au petit matin des montagnes violettes près du Mont Ararat, du lac de Van aux reflets turquoise, du fromage sec de Kars et de la douceur de son miel. Il évoquait la guérilla, les crève-la-faim, les vendettas mortelles entre clans kurdes et l’enlèvement des trop belles fiancées. Un récit clair-obscur qui nouait les gorges et faisait scintiller les yeux des habitués du Pudding Shop.
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