mercredi 21 décembre 2011

L’examen ophtalmologique


J’aime pas oncle René. D’abord il pue le tabac et y met par-dessus de la Cologne. Quand il faut l’embrasser, j’y vais du bout des lèvres, je stoppe ma respiration comme quand je fais du sous-l’eau à la piscine.
Oncle René, il est ophtalmologiste, ça veut dire qu’il décide si tu dois porter des lunettes ou pas. À la fin de l’examen ophtalmologique, il te donne une note : dix sur dix, œil droite, œil gauche, c’est bon ! Si t’as raté, t’as des lunettes et t’es moche pour la vie entière.
Avec ma sœur, on y passe chaque année. « Les yeux c’est votre capital », a expliqué maman. Comme Lætitia comprenait pas, maman a donné l’exemple de la prunelle de ses yeux. Bref, faut y aller sans moufter.
C’est toujours un dimanche de pluie. Papa emmène tout le monde dans sa Laguna et on déjeune à Dunkerque avant l’examen. Pour faire passer la pilule, oncle René offre le restaurant chinois. D’habitude avec ma sœur, on aime ça le chinois mais là, ça passe pas. Oncle René dit qu’elles sont difficiles tes filles. Et il s’ensuit des piques entre adultes et à la fin ça nous revient dans les gencives. Avec Lætitia, on n’aime pas qu’on nous appelle les filles.
Après le thé au jasmin, on va au tous au cabinet. Le cabinet c’est pas les W-C, c’est comme ça qu’on appelle le bureau des docteurs. Celui de l’oncle René, il est marronnâtre.
La boule au ventre je monte sur le fauteuil en cuir. Y a son haleine qui pue encore plus. J’essaie de lire les lettres sur le tableau affiché à l’autre bout du cabinet mais j’ai les larmes au bord des yeux tellement j’ai peur des lunettes. Ça se brouille, tout est flou j’aperçois seulement le gros Z de la dernière ligne. C’est sûr que je suis presqu’aveugle. Oncle René est furax, il dit qu’il n'aime pas les petites filles qui lui font perdre son temps. Et il s’ensuit une dispute entre maman et oncle René. À la fin, Papa s’en mêle, il crie en disant : « je te permets pas ». Je crois qu’ils ne parlent plus du tout de l’examen ophtalmologique. Après maman pleure et papa dit que si c’est comme ça qu’il voit la famille c’est du beau allez les filles on rentre !
Lætitia et moi on est sauvé. Pas de lunettes jusqu’à l’année prochaine.

lundi 28 novembre 2011

Chez Jacky

Son rendez-vous chez le coiffeur est noté pour le 23 novembre au feutre rouge sur le calendrier de la cuisine. C’est ma fille qui a voulu que cette date s’inscrive au cœur de notre pièce à vivre. Je lui avais proposé un salon cocon, avec lumière tamisée et musique douce, puis une chaîne branchée hors de prix. Elle a préféré « Chez Jacky », trois francs six sous au coin de la rue. Contrarié son père n’a rien dit. On n’ose pas, on n’ose plus, ni lui ni moi. Au téléphone, le coiffeur a demandé « Coupe brushing ? ». J’ai répondu « Non, coupe tout court… très court ! »

Jacky vivote grâce à quelques habitués du quartier. Les voisins rigolent, ils disent que le coiffeur est devenu brocanteur à cause de ses fauteuils en skaï, de ses bigoudis roses, de ses flacons d’eau de Cologne et surtout de sa vieille radio dont on attend toujours qu’elle crachote « Ici Londres, les Français parlent aux Français ».

Le rendez-vous est à 9 heures. Avant de la réveiller, j’admire les cheveux blonds et bouclés de ma fille, couronne dorée sur l’oreiller. Au petit-déjeuner, elle repousse les croissants, refuse le jus d’orange frais que je lui ai préparé, avale juste un café noir sans sucre. Elle ne mange pas, elle ne mange plus. Son père s’énerve alors je dis « On y va ? » Il fait froid. On presse le pas.

Il y a un grelot à l’ancienne accroché à la porte de « Chez Jacky ». Il faut attendre un peu en feuilletant Femme Actuelle, en écoutant RTL. Quand vient son tour, ma fille enfile la blouse blanche en nylon, elle a tellement maigri. L’assistante du coiffeur n’a plus d’âge. Avec une douceur presque maternelle, elle lave les boucles blondes tandis que l’enfant s’abandonne. Mais bientôt Jacky s’approche ciseaux en main, « Bonjour la princesse, on fait quoi ? » Elle répond « Une boule à zéro, c’est pour une chimio. » Alors je me lève, je prends place dans un fauteuil en skaï aux côtés de ma fille et je dis « La même chose s’il vous plaît ». Dans les glaces en miroirs de « Chez Jacky », son sourire à l’infini.

mercredi 19 octobre 2011

Camille contre les bruits de la ville

Ça crie, ça crisse, ça coince. Marcher. S’arrêter. Courir. Vite. Stop. La folie de la rue. C’est alors que L’Automne pâle de Camille s’installe, je n’entends plus que sa voix cristalline qui couvre le bruit. En flottaison, au dessus des embouteillages, du hurlement du marteau-piqueur, des klaxons agressifs, je marche au rythme de Camille, dans un ailleurs. Sa chanson anesthésie l’agitation environnante, mon pas adopte la pulsation de son chant, je glisse à travers les voitures, insouciante, inconsciente, indestructible. Surtout, ne me débranchez pas !

lundi 12 septembre 2011

keftas ou restau

« Hachez menu la coriandre et le persil plat ». Le livre de recette plastifié est ouvert sur la table de la cuisine. J’ai sorti tous les ingrédients comme dans les émissions télévisées de Maïté. C’est le gage de la réussite. En bonne élève, appliquée, consciencieuse, rigoureuse.
« Manque de rigueur ! », hurle Mlle Poussin en classe de troisième S. Comment expliquer à la prof de chimie que je préfère la magie à la révélation scientifique ? Disséquer un phénomène naturel est obscène, blasphématoire. Je déteste composer ou décomposer. C’est une injure à la poésie du monde.

La viande gît dans le plat. Je m’efforce de la mélanger avec une cuillère avant d’y mettre les doigts puis les mains pour malaxer la chair, le paprika et la cannelle jusqu’à former un mélange homogène. Il sera bluffé par ses keftas, un plat original. Avec lui au salon du livre, je feuillette ostensiblement un magnifique album de photos d’Ouzbékistan. Il préfère m’offrir un livre de cuisine libanaise au titre trompeur « Les mezze c’est facile ». Facile comme de déclencher une précipitation chimique. Mlle Poussin me fixe implacable tandis que je renifle piteusement ses tubes à essais à la recherche de celui qui provoquera la réaction souhaitée et la moyenne sur le bulletin de notes.

« Former des boulettes de la taille d’une mandarine ». Le hachis des keftas se désagglomère, c’est un désastre. Je tapote, recolle le mélange avec un peu d’eau chaude, rétrécit les mandarines aux dimensions d’une grosse noix puis d’une noisette. «Triple buse ! », hurle Mlle Poussin au moment où je provoque une explosion et non la précipitation attendue. Il faut absolument que je réussisse ces keftas. Il faut absolument oublier l’inanité de la cuisine et toute cette attention requise pour un plat englouti en quelques mouvements de mâchoires. La poêle grésille. Je jette les boulettes dans l’huile chaude. Mes yeux picotent lorsque Mlle Poussin m’ordonne de nettoyer la paillasse de la salle de chimie. Il sonne à la porte. J’ouvre tandis que les keftas tressautent dans la poêle, petites crottes brunes noyées dans l’huile d’olive. Il sourit, m’embrasse. « Je t’emmène au restaurant mon cœur ? ».

lundi 23 mai 2011

les misères du monde

Avant le café, passer chez le kiosquier. Monsieur Dadevan, baptisé le ptit bonhomme par le quartier pour son allure de bibendum.
Trois notes de jazz, Monsieur Dadevan est mélomane, radio calée sur TSF.
- Je me marie samedi
- Félicitations, Monsieur Dadevan
- Libération, Le Parisien ?
- Comme d’habitude, Monsieur Dadevan
- On régularise pour l’enfant
- C’est bien Monsieur Dadevan
- Vous prenez des cachous ?
- Oui, merci, au-revoir, à demain

Au café, y a déjà la coiffeuse mais pas encore le banquier. On l’attend pour la lecture de l’horoscope. Personne n’y croit. Tout le monde écoute.
La coiffeuse est bélier
Le patron est vierge
Moi, je suis verseau
Chacun paie le café de l’autre.
Ça coûte rien, ça fait plaisir.

L’écran s’allume. J’attends les mails de la nuit. Professionnels et personnels. La boîte à lettre version XXIe. Elle est pleine, j’ai de la veine.
Je clique sur les dépêches. Exaction, violation, excision. L’Asie, l’Afrique, l’Amérique. Les grandes misères du monde et il est même pas 10h.

Trouver la phrase juste pour mettre en images les horreurs banalisées, aseptisées de notre siècle. Essorer les mots, leur faire rendre leur jus, leur sang, leur âme. Traitements dégradants et inhumains, crime contre l’humanité, torture.

Premier coup de téléphone, 11h.
- Allo, Agnès, alors ce procès ?
- Ça s’est bien passé. Le juge m’a donné le choix entre le remboursement de ma robe de mariée ou des dommages et intérêts. T’aurais demandé quoi à ma place ?
Ben oui, le couturier lui a collé un corsage crème sur une jupe blanche. Faute professionnelle. Une tâche irrécupérable pour une cérémonie mémorable. Je choisis au pif, les dommages intérêts. Je raccroche. Les petites misères d’Agnès.
Je pense à Monsieur Dadevan qui se marie samedi avec une dame de couleur comme dit Paulette, la boulangère.

mercredi 27 avril 2011

Paysage céleste

Nuages éloquents
Bulles blanches et bavardes
balbutiant dans le bleu d’un ciel muet

Les nuages s’accolent, s’absorbent, se diluent
Émulsion dans un ciel liquide

Paysage opalescent
Lumière laiteuse
Le vent sculpte la matière translucide

Une brume ouatée s'effiloche
Le souffle dilate l'espace à l'infini

Sur la toile d’un ciel vierge
Un cumulus fécond
Enfante

Voiles lactées
Volutes veloutées

La trace blanche d’un planeur
partage l’azur limpide
Où suis-je ?

mercredi 16 mars 2011

Mouloud a disparu

Il a disparu du jour au lendemain. D’habitude, c’est un gars ponctuel, 8 heures pétantes, il arrive au turbin. Toujours la patate, Mouloud, même s’il sourit bizarrement parce qu’il cache sa dent cassée, là, juste devant. Moi, je lui avais promis d’en toucher deux mots à mon dentiste. On se serait arrangé pour le remboursement, je lui devais bien ça… Les dents c’est important. Mouloud, il disait souvent qu’avec un sourire normal, les filles tomberaient comme des mouches. Il fait gaffe le gamin, propre sur lui, bien sapé, bien rasé.


C’est un copain kabyle de la pétanque qui me l’a recommandé. À l’époque, je cherchais un cuisinier. J’ai un peu tiqué parce qu’un sans-papier, c’est casse-pieds… Pas trop l’habitude d’embaucher au black ! Mais Mouloud, c’est pas pareil. Il est venu en France à cause des problèmes au bled. Il ne m’a jamais vraiment expliqué le pourquoi du comment, juste qu’il avait pris l’avion, le 9 août 2001, avec un visa de tourisme. En dix ans, il n’a pas fait beaucoup de tourisme le Mouloud. Il reste vissé à Paname, été comme hiver. Enfin, juste une fois, il m’a demandé un jour de congé pour aller voir une cousine, une fille du bled pour qui il avait le béguin. Ça s’est mal passé, la cousine était mariée à un Gaulois. Discret, j’ai pas posé de questions mais ça se voyait qu’il morflait, le ptit gars. Le dimanche suivant, avec ma bonne femme, on l’a emmené au Crotoy. Devant la grande bleue, il pensait plus à sa dent cassée, ni à sa cousine du bled, il riait le Mouloud, complètement pompette à cause du vent et des vagues.


Mouloud, il connaît Paris comme sa poche, mieux qu’un chauffeur de taxi parce qu’il fait tous ses trajets à pieds. Il marche ou il court par peur des contrôles dans les transports.
Tous les mois, mon gars divise sa paye pour envoyer une partie à sa grand-mère au bled. Avec le reste, je me demande comment il s’en sort. Il partage une piaule dans le XXe, qu’il te l’astique comme une vraie ménagère. Un jour, un commissaire de police a débarqué parce qu’il y avait eu un vol dans l’immeuble. Pour Mouloud c’était cuit. Il a dit tout net au flic de pas tourner autour du pot vu qu’il était sans-papier. Et le commissaire a fermé les yeux parce qu’il n’était pas là pour ça. Il lui a même laissé sa carte au cas où. Des cas où, Mouloud il y pense tout le temps. Enfin, il y pensait vu qu’il a disparu. C’est à cause de ma bonne femme. Elle a voulu que je mette le gamin en salle pour lui faire des contacts qu’elle disait. J’ai hésité, des contacts pour un clandestin c’est quitte ou double. Et quitte ça veut dire ce que ça veut dire. Mais Mouloud était d’accord. Alors je lui ai prêté une chemise noire et un grand tablier blanc à l’ancienne. Un lundi, il s’est lancé. Juste les cafés du matin parce que j’avais besoin de lui en cuisine au déjeuner. Sa tchatche et son sourire, même avec sa dent de traviole, ça faisait un malheur auprès de la clientèle. Les habitués l’ont pris d’affection. Toujours limite l’affection quand ça frise la vanne raciste mais le Mouloud rigolait pas vexé le moins du monde. Jusqu’au jour où la petite prof du lycée a débarqué. Toute mimi en jean et polo moulant. Et que je t’offre un café, un chocolat, une menthe à l’eau…


Mon Mouloud s’est inscrit à la piscine municipale, a arrêté la cigarette, mit le frein sur l’alcool. Au début j’ai bien cru que les frères de la mosquée me l’avaient embobiné mais pas du tout, le gars voulait être « nickel » pour sa donzelle. Mouloud, il était AMOUREUX. Le problème dans ces histoires c’est qu’il y a toujours un troisième. Celui-là, je l’ai repéré de loin, le cul à peine posé sur le tabouret du zinc. Un grand brun frisé, avec une gueule de tombeur et des oreilles qui traînent. Je l’ai bien vu, quand il lisait L’Équipe ou Le Parisien, le mec restait scotché sur la même page. Qu’est-ce qu’il a pu entendre de mes parlottes avec ma légitime ? Bientôt il s’est intéressé à la petite prof du lycée, il l’invitait à déjeuner et puis aussi à dîner. Elle était pas méchante la demoiselle, faut bien comprendre, c’est agréable d’être courtisée par deux tourtereaux : le matin mon Mouloud et le soir le grand brun. Le manège a continué comme ça pendant quelques semaines, peut-être un mois. Et puis un beau jour, plus de Mouloud. J’ai compris trop tard, c’est Philibert le postier qui m’a alerté. Le grand brun, il était flic !