Sa voix couleur miel au réveil.
Souple, elle coule dans mon demi-sommeil.
Une voix comme une ombre, plus grave qu’en plein jour.
Je l’interroge sur le goût de ses rêves pour faire durer
le moment.
Ce moment de la journée où sa voix est ralentie par les
scories de la nuit.
Explications
« Il faut savoir que… »
« Attends je t’explique … »
Il a sorti ses mains de son blouson de cuir et se lance
dans un discours pédagogique. Il baisse la tête, adopte son regard en
contre-plongée. Son débit s’accélère à mesure qu’il enfile les chiffres. Je
m’accroche à la danse de ses mains. Le volume de sa voix enfle. Je m’efforce de
suivre la cadence des phrases qui se bousculent. Quand soudain le fil
casse : « je t’embête avec mes histoires ? »
Famille
Il a deux filles mais il dit : « ma
fille », sans préciser laquelle.
Il a trois sœurs mais il dit « ma sœur ». Et ce
peut-être Nadia ou Leila ou Salma.
Il a encore ses deux parents mais il dit « on va
manger le couscous chez ma mère ».
Il dit « elle est chiante ma mère » quand sa
voix dit qu’elle est aimante.
Langue
Il dit qu’il est « omnibullé » par ses pensées
et j’imagine des bulles de couleurs dans son esprit bouillonnant. Il dit
« minute papillon », « ça roule ma poule » avec la voix des
voyous d’Audiard. Il lui reste un cheveu sur la langue, comme son fils, et je
me demande si cette coquetterie persiste quand il parle le dialecte algérien,
qu’il n’utilise jamais d’ailleurs.
Il répète la fin des blagues parce qu’il aime faire durer les éclats de
rire. Et dans ses éclats de rire j’entrevois le gamin qu’il était.
Paris
Quand il conduit dans Paris, il raconte le revêtement de
la route, la courbe des virages, les embouteillages passés, les embouteillages
à venir, les hoquets du moteur, la conduite de l’automobiliste d’en face, celle
de celui qui le suit, la synchronie des feux, les dysfonctionnements de la
circulation. Et mon esprit s’enfuit.
Quand il marche dans Paris, il raconte le lycée Colbert,
la quincaillerie, les Sapeurs pompiers, la boucherie halal, la pharmacie juive,
le hammam de Barbès, le maraîcher de Louis Blanc, le marchand de vin de Château
Landon. Et mon cœur s’élargit.
Il dit
Il dit bonjour toi
Il dit je t’aime toi
Il dit mon cœur
Il dit mon amoureuse
Il dit comment va ma belle ?
Il dit ma princesse
Il dit ma petite femme
Et mon cœur se déchire.
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