samedi 19 mai 2012

La lettre


C’est moi qui vais chercher le courrier dans la boite aux lettres tous les matins, même quand il pleut ou quand il neige. « C’est une responsabilité » a expliqué maman. Ma grande sœur dit que j’ai été couillonné parce qu’en fait c’est une corvée. Moi je suis plutôt content. On m’a donné un porte-clé argenté avec un trousseau attaché qui fait des cliquetis agréables dans ma poche. Je le mets dans mon tiroir secret et je vérifie avant de dormir qu’il est bien là. 

Tous les matins, je fais trois tas, les journaux, les pubs, les lettres. Un jour, j’ai remarqué une grande enveloppe grise avec un tampon du nom de l’entreprise de papa. Je l’ai mise de côté sur la table de la cuisine. Au déjeuner, papa est arrivé en retard, maman n’était pas contente à cause de la viande dans le four. D’habitude papa l’embrasse dans le cou, maman se tortille puis rigole et on mange tranquille. Mais là, papa a juste pris l’enveloppe grise en disant que « de toute façon, j’ai pas faim ». On a mangé à trois le gigot cramé.  

Depuis ce jour-là, papa se lève plus tard pour aller au travail. Je ne vais plus à la cantine parce qu’il vient me chercher à midi devant l’école pour déjeuner à la maison. Il fait souvent du poisson pané comme on aime avec de la purée Mousseline et des tartines Nutella en dessert. C’est cool… Il a aussi réparé son vélo, revendu sa voiture pour faire plaisir à tante Lucie qui lui fait la morale sur la mort de la planète. Le soir, papa rentre plus tôt et m’aide pour mes devoirs surtout en physique. Peut-être qu’il a reçu de nouveaux horaires de travail dans la grande enveloppe grise. Les copains disent que j’ai de la chance mais mon père n’a pas l’air de s’en rendre compte. Je le sens bien. Il oublie de se raser alors que maman n’aime pas qu’il pique quand il l’embrasse dans le cou. De toute façon, il ne l’embrasse plus beaucoup dans le cou. 

Maman est bizarre aussi. Elle lui parle très doucement comme à ma grand-mère qui est malade dans une colonie pour vieux.  Les parents ne se crient plus dessus. La maison est toute silencieuse. On ne reçoit plus les copains de boulot que papa invitait le dimanche, ça m’étonne parce qu’il a beaucoup de temps maintenant pour préparer le barbecue. Hier soir, je me suis installé en haut de l’escalier après le diner, maman buvait une tisane. Papa a allumé une cigarette, je ne savais pas qu’il s’était remis à fumer. Dans la discussion maman c’était papa et papa c’était maman. Elle lui répétait de ne pas s’inquiéter, que tout irait bien, que les enfants ne savaient rien et que d’ailleurs leurs résultats scolaires étaient excellents. Là, je crois qu’elle parlait de mon 18 en math. Je suis allé me coucher. Faut que je me lève tôt demain pour prendre le courrier.