lundi 30 août 2010

L’ascenseur

15 heures, samedi. Elle est postée en tour de Pise contre le mur à l’entrée de l’immeuble. Elle s’est jetée un ptit rouge au Corso, puis un ptit blanc au Soléa avant de finir au pastis dans l’un des rades de la rue Rochechouart.
Elle doit confondre le code d’entrée avec celui de sa carte bleue car elle tapote sur le clavier sans trop y croire. Son visage est pale, chiffonné, son regard hébété. Depuis plusieurs mois, les voisins soupirent quand ils la voient dans cet état. Moi aussi parfois.
B8361, la porte s’ouvre, elle semble soulagée. Je la prends doucement par le bras jusqu’à l’ascenseur, légère comme une plume.
Déjà, en temps normal, je ne sais pas quoi dire dans la cabine étroite de l’ascenseur. Alors, seule avec elle qui pue l’alcool...
« Quel étage ? »,
Elle hésite, me regarde, balbutie :
« Quatrième droite ».
Merde, Juste en dessous de chez moi. Je ne savais pas.
« Vous devriez prendre soin de vous… ».
« J’ai un cancer du poumon. »
On est au troisième, il faudrait ralentir ce foutu ascenseur le temps que je trouve une phrase. J’ai peur de souligner la fragilité de ses os en posant la main sur son épaule.
« J’habite juste au dessus, si un jour, vous avez besoin, n’hésitez pas… »
Elle tente un sourire. La porte automatique de l’ascenseur s’ouvre et puis se ferme.
Elle ne viendra pas.

jeudi 26 août 2010

Ma guerre de l’été

Vous partez quinze jours danser à Cuba et puis à votre retour, c’est la guerre. Pas au Liban, mais chez vous. Elles étaient une ou deux avant votre départ en vacances, vous les comptez maintenant par dizaines, scotchées sur les parois des placards, lovées dans le bocal à riz et le paquet de corn-flake. Très vite, elles vont peupler vos rêves. Elles ? Ce sont les mites alimentaires. À mi-chemin entre la mouche et le papillon de nuit. Même pas belles.
Au début, je les guettais éponge en main, les éliminant une par une. Puis je les ai pshiiitées avec le Raid sans résultats. J’ai testé le piège à mites qui dégage d’affriolantes hormones sexuelles. Les mites y croient, se précipitent et paf, ces obsédées se retrouvent engluées promises à une lente agonie. Sauf que ça ne marche que pour les mâles or ce sont les femelles qui pondent. Bientôt l’invasion tournait à l’obsession, j’en venais à redouter mon retour, le soir, à la maison. Je négligeais mes articles sur le conflit afghan, autrement perturbée par ma guerre à domicile.
Alors un matin, j’ai pris les grands moyens, acheté trois bombes de fumigène, préparé ma petite valise, demandé l’hospitalité à mon voisin et je les ai toutes enfumées, les salopes ! (Désolée d’être vulgaire mais à la guerre comme à la guerre.)

PS : pièges antimites Kapo, Fumigène insecticide Profyr

jeudi 19 août 2010

Le balcon végétal

Son balcon ressemble à un jardin suspendu. Gerbes immaculées d’amaryllis, massifs de bégonias, pompons bleu et rose d’hortensias, bouquets de plantes aromatiques, clochettes vert-tendre des tomates-cerises qui peinent à mûrir… Comme je n’ai pas la mémoire des chiffres, je ne me souviens pas du montant de l’ardoise laissée par mon voisin chez Truffaut mais il m’a semblé astronomique. Sans compter l’installation électrique d’arrosage destinée à ce que son balcon fleuri ne ressemble pas à un cimetière à chaque retour de reportages. Également fort onéreuse, cette installation est d’ailleurs restée dans l’emballage, mon voisin lui préférant le concierge pour arroser ses plantes et leur susurrer les mots secrets des jardiniers.
Quand on prend l’apéro chez mon voisin, il faut se ménager un petit espace entre les épines du rosier et les feuilles coupantes du palmier mais une fois installé un verre de rosé à la main, dans la semi-pénombre offerte par des éclairages indirects, il faut l’avouer, on est bien.
Or depuis quelques jours mon voisin est inquiet. Un pigeon a construit son nid sur le balcon, plus grave encore, l’oiseau a pondu deux œufs. Non seulement, le pigeon massacre copieusement tous les jours ses marguerites et ses dahlias mais les apéros nocturnes sont désormais prohibés par respect pour le maternage du ramier. J’ai bien évoqué la possibilité de régler le problème en omelette… Sans succès Et puis ce matin, quelques minutes d’émotions : les oisillons sont nés. Mon voisin est heureux.

mercredi 11 août 2010

Piscine dominicale

Tout myope le confirmera : privé de ses prothèses oculaires (lunettes ou lentilles) non seulement un myope ne voit pas mais il n’entend rien. La piscine municipale où la condensation se conjugue à l’écho des cris des gamins sur le carrelage représente donc pour lui un milieu hostile dans lequel il se déplace à petits pas, les bras en avant, les yeux plissés. Égarée dans une ligne « nages rapides », la nageuse myope ne doit pas non plus compter sur la galanterie des beaux mâles musclés. Ils sont impitoyables, ne vous épargnent ni les coups de palmes ni la bordée d’injures misogynes et misomyopes. On est là pour nager pas pour draguer.
Cependant, je dois avouer que les myopes du 9e arrondissement sont des privilégiés. Depuis les travaux de réfection, la piscine Georges Drigny, rue Brochart-de-Sarron, est devenue un havre de sécurité. Lumière tamisée, absence démocratique de lignes « nages rapides », accueil aimable, pas de graffiti y compris dans les w-c… Certes, il faut désormais se déchausser dès l’entrée et ne pas être claustrophobe car le bassin 12,5x25 m se trouve légèrement en contrebas. Certes, les casiers des nouveaux vestiaires à codes demandent un effort de mémorisation que la fatigue consécutive aux longueurs de brasse rend aléatoire. Certes enfin, les douches sont parfois brûlantes, souvent glacées, et il est préférable d’éviter la nocturne du mercredi pendant laquelle le cours d’aquagym transforme le bassin en piscine à vagues pour les nageurs « normaux » et en véritable cauchemar pour la nageuse myope. Mais dans l’ensemble, il devient difficile de trouver une bonne raison de renoncer à ma résolution de début d’année : j’irai à la piscine tous les dimanches avant de prendre un café et des tartines au Corso.

Piscine Drigny
18, rue Brochart-de-Saron
Tél. : 01 45 26 86 93

mardi 3 août 2010

Le rêve de Luis

"C'est combien la Chine ?"
Prise au dépourvu par la question de Luis, j'ai du bafouiller quelque chose comme :
"C'est cher, super cher !"
Et j'ai vu le visage du jeune Espagnol de Barbès se fermer.
"Ah bon, parce que j'ai regardé un reportage sur la Chine à la télé hier et je me disais que ça me changerait de l'Espagne pour les vacances".
Luis n'a pas la lumière à tous les étages et ça ne s'arrange pas depuis le décès de sa mère. Je le croise quotidiennement dans l'ascenseur, au Franprix ou devant le Balto du coin avec une canette à la main. Toujours un mot gentil et déplacé. Une fois "vous", une fois "tu". Je m'en veux d'avoir anéanti d'un seul coup son rêve de voyage.
"Tu sais en économisant, petit à petit..."
En même temps, économiser sur les assedics, il ira pas loin Luis, en tout cas pas en Chine, peut-être juste en Espagne, comme tous les étés.