mardi 18 décembre 2012

Monsieur Ryckelynek







À Flers-en-Escrebieux, on ne connaissait que son nom : Monsieur Ryckelynek. On disait d’ailleurs Le Ryckelynek, la particule désignant implicitement le père. Quant au fils, il resterait toute sa vie Pierrot, le ptiot, enfin celui qui ne compte pas.


Monsieur Ryckelynek n’était ni le plus riche ni le plus vieux fermier du village, et pourtant son nom imposait une autorité naturelle aux quelque 2 000 habitants de Flers-en-Escrebieux.


Le bonhomme n’avait pas de prénom, plus exactement l’acquit sur le tard. Une simple initiale gravée sur le granite gris de sa tombe. Un P comme Paul ou Pierre. Même au bar, quand il payait son coup, les gars disaient « merci Ryckelynek », « merci Vieux », parfois « merci » tout court, avec respect.


Un nom et une silhouette, coiffée d’une casquette, vêtu d’une salopette et d’un veston pour les fêtes. Les anciens discutaient la couleur de ses cheveux. Certains se vantaient. Ils parlaient d’une photo posée sur la commode de la chambre à coucher. Le fermier y posait tête nue, en jeune marié. Mais sitôt le oui nuptial prononcé, Ryckelynek avait endossé le costume de Ryckelynek .


Au village, jouer Le Ryckelynek c’était être taiseux, bourru et sans âge. Ses mots se perdaient dans sa moustache offrant aux Flersois mille sujets de conversation autour de pintes de bières et de petits verres de genièvre. Même absent, il occupait le terrain au grand damne du maire et peut-être du curé. Une colère de Ryckelynek, c’était une colère froide, sans éclat mais terrible, coupante comme le vent du Nord. Sa dame se ratatinait et Pierrot piquait du nez.


Au milieu des années soixante-dix, le fermier avait acquis le plus beau tracteur de la commune. Payé cash. Rouge comme une Alfa Roméo. Fier, il sillonnait ses labours, dominait les Flandres jusqu’à la Belgique. Perché dans sa cabine, il avait installé RTL et l’on disait à Flers, qu’il se gondolait tout seul en écoutant Les grosses têtes. Le Ryckelynek rigoler ? C’était la meilleure de l’année.


Et puis, un printemps, on a retrouvé le fermier, la moustache dans la glaise, sous son gros tracteur rouge. Le Pierrot a prévenu les gendarmes, sa dame le curé. Au cimetière, tous les Flersois ont pleuré.


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