Juillet 1984, Le
Chazelet-en-Oisans. Légèrement sous-exposée, la photo est prise en soirée, sans
flash. Le groupe forme un cercle autour du feu de bois. Assis sur le tapis de
tente, ils jouent au tarot ou peut-être à la belotte. Une légère vapeur
s’échappe de gobelets en plastique. À cette époque, ils boivent encore du thé.
On compte six garçons et deux filles, vêtus à l’identique, jean, tee-shirt et
pataugas. Derrière le cercle, on devine la calotte neigeuse d’une montagne. À
droite de la photo, un pan de tente, un tas de sardines, des casseroles en fer-blanc
et des boîtes de conserve. Elle porte sur ses hanches le pull jacquard de
Simon.
Après le bac, ils ont arraché
aux parents l’autorisation de randonner en montagne en toute mixité. Ils feront
le GR54. Les parents ont payé le voyage en posant des conditions, certaines
explicites, d’autres implicites, surtout pour les filles.
La photo est en noir et blanc,
le tirage médiocre. Après la randonnée, Simon l’a invitée dans sa salle-de-bain
pour développer les pellicules de cet été-là. Sur la photo, ils jouissent du
présent, ne savent pas encore qu’ils auront tous le bac sauf Pascal. Ils
ignorent que le Colombien Herrera s'impose dans le Tour de France, qu'un traité international sur la Lune est entré en vigueur le 11 juillet, que Renault vient de lancer un nouveau monospace baptisé l'Espace .
Ils savent combien coute un pain de 500 grammes ou une baguette, un pantalon, un vélo.
Au-delà de mille francs, ils n’ont plus la notion des prix.
Dans la classe de terminal, leur
petit groupe inspire moquerie et envie. On les traite de boy-scouts, ça les agace. Avant de
partir, ils se sont inscrits en école d’ingénieur, en médecine, en prépa,
conscients que « ce ne sera pas une
partie de plaisir », « parce
qu’il faudra s’accrocher », « que
la route sera longue », « qu’il
s’agira de mettre le paquet ». Le père de Simon est au chômage depuis
deux ans.
Pendant cette douce soirée de
juillet 1984, au Chazelet-en-Oisans, ils parlent de l’étape du lendemain,
des corvées de bois et d’eau. Ils élaborent des menus qui tiennent au corps.
Puis la conversation s’étiole comme le feu du camp. Les yeux fixés sur les
braises, chacun s’interroge en son for intérieur. Et si l’un d’eux brisait le pacte
non écrit de l’amitié ? Et si l’une d’elles tombait amoureuse ? Pour de
vrai.
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