lundi 12 mars 2012

La photo en Noir et Blanc


Juillet 1984, Le Chazelet-en-Oisans. Légèrement sous-exposée, la photo est prise en soirée, sans flash. Le groupe forme un cercle autour du feu de bois. Assis sur le tapis de tente, ils jouent au tarot ou peut-être à la belotte. Une légère vapeur s’échappe de gobelets en plastique. À cette époque, ils boivent encore du thé. On compte six garçons et deux filles, vêtus à l’identique, jean, tee-shirt et pataugas. Derrière le cercle, on devine la calotte neigeuse d’une montagne. À droite de la photo, un pan de tente, un tas de sardines, des casseroles en fer-blanc et des boîtes de conserve. Elle porte sur ses hanches le pull jacquard de Simon.
Après le bac, ils ont arraché aux parents l’autorisation de randonner en montagne en toute mixité. Ils feront le GR54. Les parents ont payé le voyage en posant des conditions, certaines explicites, d’autres implicites, surtout pour les filles.
La photo est en noir et blanc, le tirage médiocre. Après la randonnée, Simon l’a invitée dans sa salle-de-bain pour développer les pellicules de cet été-là. Sur la photo, ils jouissent du présent, ne savent pas encore qu’ils auront tous le bac sauf Pascal. Ils ignorent que le Colombien Herrera s'impose dans le Tour de France, qu'un traité international sur la Lune est entré en vigueur le 11 juillet, que Renault vient de lancer un nouveau monospace baptisé l'Espace . Ils savent combien coute un pain de 500 grammes ou une baguette, un pantalon, un vélo. Au-delà de mille francs, ils n’ont plus la notion des prix.
Dans la classe de terminal, leur petit groupe inspire moquerie et envie. On les traite de boy-scouts, ça les agace. Avant de partir, ils se sont inscrits en école d’ingénieur, en médecine, en prépa, conscients que « ce ne sera pas une partie de plaisir », « parce qu’il faudra s’accrocher », « que la route sera longue », « qu’il s’agira de mettre le paquet ». Le père de Simon est au chômage depuis deux ans.
Pendant cette douce soirée de juillet 1984, au Chazelet-en-Oisans, ils parlent de l’étape du lendemain, des corvées de bois et d’eau. Ils élaborent des menus qui tiennent au corps. Puis la conversation s’étiole comme le feu du camp. Les yeux fixés sur les braises, chacun s’interroge en son for intérieur. Et si l’un d’eux brisait le pacte non écrit de l’amitié ? Et si l’une d’elles tombait amoureuse ? Pour de vrai.

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