« Hachez menu la coriandre et le persil plat ». Le livre de recette plastifié est ouvert sur la table de la cuisine. J’ai sorti tous les ingrédients comme dans les émissions télévisées de Maïté. C’est le gage de la réussite. En bonne élève, appliquée, consciencieuse, rigoureuse.
« Manque de rigueur ! », hurle Mlle Poussin en classe de troisième S. Comment expliquer à la prof de chimie que je préfère la magie à la révélation scientifique ? Disséquer un phénomène naturel est obscène, blasphématoire. Je déteste composer ou décomposer. C’est une injure à la poésie du monde.
La viande gît dans le plat. Je m’efforce de la mélanger avec une cuillère avant d’y mettre les doigts puis les mains pour malaxer la chair, le paprika et la cannelle jusqu’à former un mélange homogène. Il sera bluffé par ses keftas, un plat original. Avec lui au salon du livre, je feuillette ostensiblement un magnifique album de photos d’Ouzbékistan. Il préfère m’offrir un livre de cuisine libanaise au titre trompeur « Les mezze c’est facile ». Facile comme de déclencher une précipitation chimique. Mlle Poussin me fixe implacable tandis que je renifle piteusement ses tubes à essais à la recherche de celui qui provoquera la réaction souhaitée et la moyenne sur le bulletin de notes.
« Former des boulettes de la taille d’une mandarine ». Le hachis des keftas se désagglomère, c’est un désastre. Je tapote, recolle le mélange avec un peu d’eau chaude, rétrécit les mandarines aux dimensions d’une grosse noix puis d’une noisette. «Triple buse ! », hurle Mlle Poussin au moment où je provoque une explosion et non la précipitation attendue. Il faut absolument que je réussisse ces keftas. Il faut absolument oublier l’inanité de la cuisine et toute cette attention requise pour un plat englouti en quelques mouvements de mâchoires. La poêle grésille. Je jette les boulettes dans l’huile chaude. Mes yeux picotent lorsque Mlle Poussin m’ordonne de nettoyer la paillasse de la salle de chimie. Il sonne à la porte. J’ouvre tandis que les keftas tressautent dans la poêle, petites crottes brunes noyées dans l’huile d’olive. Il sourit, m’embrasse. « Je t’emmène au restaurant mon cœur ? ».