vendredi 3 décembre 2010

Alcool

Accoudé au comptoir comme une tour de Pise, il commande sa bière quand les costumes-cravattes touillent leurs cafés-crème. Alcool crée le vide autour du zinc parce qu’il sent fort et parle encore plus fort. Il pose sa pinte sur les journaux du matin, ça fait des auréoles alors le patron gueule. C’est pourquoi il faut qu’il boive et boive encore, tout son saoul, tous ses sous.
Viré du Balto, il se réfugie au Corso. Là, il passe au Ricard, attend l’apéro, qui arrive toujours tard. Il aime ça l’apéro. Trinquer avec les anciens copains de chantier. Retour à la normalité. Faut en profiter !
Alcool, n’a jamais faim mais il avale son jambon-beurre comme les autres. Si on mange, on peut boire. Mastiquer occupe le temps, détourne les regards sur les verres de rouge qu’il a cessé de compter. Alcool est triste ou drôle ou lucide. Ça dépend des jours et de son public. Il paie la tournée pour faire durer le bon moment. Mais les gars y retournent, il faut se translater. La rue, le froid. Il marche Alcool et bientôt, il titube, fait peur aux gosses du square, à leur mère, à leur nounou mais pas aux flics.
A l’heure du thé, Alcool s’ennuie, la tête embrumée, les yeux embués. Il dira plus tard aux copains qu’il s’active. En fait, il attend la fin du jour, pour s’arrimer comme une tour de pise au comptoir du Balto ou du Corso, Du Corso ou du Balto. Corso, Balto, Corso, Balto….

vendredi 17 septembre 2010

CQFD

Dans le quartier, que l’on fréquente la rôtisserie portugaise de la rue de Dunkerque, la saladerie de l’avenue Trudaine ou les italiens de la rue des Martyrs... les plats sont concotés par des cuisiniers sri-lankais, des Tamouls en général.
Ce jour-là, prise à partie une fois de plus par d’Artagnan, le patron du Corso , j’apprends qu’il a proposé des cours de français gratuits à son personnel sri-lankais. Je m’extasie. Il sourit narquois puis douche immédiatement mon enthousiasme militant. Un seul de ses sous-fifres a accepté sa généreuse proposition. CQFD : ces-gens là ne veulent pas qu’on les aide, même lorsqu’il s’agit d’apprendre à l’oeil la langue de Molière. Juste à ce moment, passe le chef de cuisine. Un grand gaillard, plutôt beau-gosse et sri-lankais. On l’interroge sur le refus en bloc de sa brigade. «Faut les comprendre patron, réplique le chef, les gars à 40 ans, ils veulent pas suivre des cours devant les autres...C’est trop la honte». D’Artagnan a promis. Il va trouver un local hors du resto. A suivre.

jeudi 2 septembre 2010

Le D’Artagnan de l’avenue Trudaine

Avec son bouc, ses cheveux mi-longs et sa façon fringante de débarquer le matin dans le café, le patron du Corso ressemble à D’Artagnan. À peine arrivé, grand seigneur, il serre quelques pinces, commande un expresso avant de débiter des blagues en cascades de façon à ce que les meilleures chassent au plus vite le souvenir des moins bonnes. On sourit - ou non - en attendant la suite.
Croissant à la main, d’Artagnan étale les journaux sur le zinc pour une revue de presse résolument partisane. Il choque, fustige, assassine, rit et fait rire. Puis, quand arrivent les premiers fournisseurs, le patron enfourche un autre cheval de bataille : la défense des produits de qualité, débat qui lui permet d’enchaîner sur un plaidoyer en faveur des prix exorbitants pratiqués par son établissement ! Chacun ayant piqué du nez dans Libération, L’Équipe ou Le Figaro, c’est en général moi qui ferraille. Les assauts se succèdent, la mauvaise foi est absolue, de part et d’autre. Je veux bien que la mozzarella vienne en direct d’Italie et que le jambon d’Aoste soit le meilleur sur la place de Paris mais les pâtes à 15 euros ça reste quand même réservées aux bobos, qui constituent, il est vrai, la clientèle privilégiée du Corso. Sauf le matin, où se retrouvent, perchés au coude à coude sur les hauts tabourets du bar, le maçon libanais, le concierge portugais, le luthier, l’agent immobilier, le banquier, le kiné et moi ! Et pourquoi ?
« Parce que nous avons répercuté la baisse de la TVA et le café au zinc est passé à 1 euro », s’exclame le patron, fier d’avoir enfin trouvé la botte secrète de ce duel improvisé. Il y a en général un moment de flottement lorsque les arguments – toujours les mêmes – sont épuisés. Chacun hésite sur la manière de signifier à l’autre la fin de la joute.
Il est 9 heures, un tour rapide dans les cuisines, un coup d’œil sur le planning, D’Artagnan salue la compagnie. Et chaque fois, je crois percevoir le galop d’un cheval sur le pavé de l’avenue Trudaine et un bout de cape disparaître dans un nuage de poussière. Il est temps que j’aille bosser.

lundi 30 août 2010

L’ascenseur

15 heures, samedi. Elle est postée en tour de Pise contre le mur à l’entrée de l’immeuble. Elle s’est jetée un ptit rouge au Corso, puis un ptit blanc au Soléa avant de finir au pastis dans l’un des rades de la rue Rochechouart.
Elle doit confondre le code d’entrée avec celui de sa carte bleue car elle tapote sur le clavier sans trop y croire. Son visage est pale, chiffonné, son regard hébété. Depuis plusieurs mois, les voisins soupirent quand ils la voient dans cet état. Moi aussi parfois.
B8361, la porte s’ouvre, elle semble soulagée. Je la prends doucement par le bras jusqu’à l’ascenseur, légère comme une plume.
Déjà, en temps normal, je ne sais pas quoi dire dans la cabine étroite de l’ascenseur. Alors, seule avec elle qui pue l’alcool...
« Quel étage ? »,
Elle hésite, me regarde, balbutie :
« Quatrième droite ».
Merde, Juste en dessous de chez moi. Je ne savais pas.
« Vous devriez prendre soin de vous… ».
« J’ai un cancer du poumon. »
On est au troisième, il faudrait ralentir ce foutu ascenseur le temps que je trouve une phrase. J’ai peur de souligner la fragilité de ses os en posant la main sur son épaule.
« J’habite juste au dessus, si un jour, vous avez besoin, n’hésitez pas… »
Elle tente un sourire. La porte automatique de l’ascenseur s’ouvre et puis se ferme.
Elle ne viendra pas.

jeudi 26 août 2010

Ma guerre de l’été

Vous partez quinze jours danser à Cuba et puis à votre retour, c’est la guerre. Pas au Liban, mais chez vous. Elles étaient une ou deux avant votre départ en vacances, vous les comptez maintenant par dizaines, scotchées sur les parois des placards, lovées dans le bocal à riz et le paquet de corn-flake. Très vite, elles vont peupler vos rêves. Elles ? Ce sont les mites alimentaires. À mi-chemin entre la mouche et le papillon de nuit. Même pas belles.
Au début, je les guettais éponge en main, les éliminant une par une. Puis je les ai pshiiitées avec le Raid sans résultats. J’ai testé le piège à mites qui dégage d’affriolantes hormones sexuelles. Les mites y croient, se précipitent et paf, ces obsédées se retrouvent engluées promises à une lente agonie. Sauf que ça ne marche que pour les mâles or ce sont les femelles qui pondent. Bientôt l’invasion tournait à l’obsession, j’en venais à redouter mon retour, le soir, à la maison. Je négligeais mes articles sur le conflit afghan, autrement perturbée par ma guerre à domicile.
Alors un matin, j’ai pris les grands moyens, acheté trois bombes de fumigène, préparé ma petite valise, demandé l’hospitalité à mon voisin et je les ai toutes enfumées, les salopes ! (Désolée d’être vulgaire mais à la guerre comme à la guerre.)

PS : pièges antimites Kapo, Fumigène insecticide Profyr

jeudi 19 août 2010

Le balcon végétal

Son balcon ressemble à un jardin suspendu. Gerbes immaculées d’amaryllis, massifs de bégonias, pompons bleu et rose d’hortensias, bouquets de plantes aromatiques, clochettes vert-tendre des tomates-cerises qui peinent à mûrir… Comme je n’ai pas la mémoire des chiffres, je ne me souviens pas du montant de l’ardoise laissée par mon voisin chez Truffaut mais il m’a semblé astronomique. Sans compter l’installation électrique d’arrosage destinée à ce que son balcon fleuri ne ressemble pas à un cimetière à chaque retour de reportages. Également fort onéreuse, cette installation est d’ailleurs restée dans l’emballage, mon voisin lui préférant le concierge pour arroser ses plantes et leur susurrer les mots secrets des jardiniers.
Quand on prend l’apéro chez mon voisin, il faut se ménager un petit espace entre les épines du rosier et les feuilles coupantes du palmier mais une fois installé un verre de rosé à la main, dans la semi-pénombre offerte par des éclairages indirects, il faut l’avouer, on est bien.
Or depuis quelques jours mon voisin est inquiet. Un pigeon a construit son nid sur le balcon, plus grave encore, l’oiseau a pondu deux œufs. Non seulement, le pigeon massacre copieusement tous les jours ses marguerites et ses dahlias mais les apéros nocturnes sont désormais prohibés par respect pour le maternage du ramier. J’ai bien évoqué la possibilité de régler le problème en omelette… Sans succès Et puis ce matin, quelques minutes d’émotions : les oisillons sont nés. Mon voisin est heureux.

mercredi 11 août 2010

Piscine dominicale

Tout myope le confirmera : privé de ses prothèses oculaires (lunettes ou lentilles) non seulement un myope ne voit pas mais il n’entend rien. La piscine municipale où la condensation se conjugue à l’écho des cris des gamins sur le carrelage représente donc pour lui un milieu hostile dans lequel il se déplace à petits pas, les bras en avant, les yeux plissés. Égarée dans une ligne « nages rapides », la nageuse myope ne doit pas non plus compter sur la galanterie des beaux mâles musclés. Ils sont impitoyables, ne vous épargnent ni les coups de palmes ni la bordée d’injures misogynes et misomyopes. On est là pour nager pas pour draguer.
Cependant, je dois avouer que les myopes du 9e arrondissement sont des privilégiés. Depuis les travaux de réfection, la piscine Georges Drigny, rue Brochart-de-Sarron, est devenue un havre de sécurité. Lumière tamisée, absence démocratique de lignes « nages rapides », accueil aimable, pas de graffiti y compris dans les w-c… Certes, il faut désormais se déchausser dès l’entrée et ne pas être claustrophobe car le bassin 12,5x25 m se trouve légèrement en contrebas. Certes, les casiers des nouveaux vestiaires à codes demandent un effort de mémorisation que la fatigue consécutive aux longueurs de brasse rend aléatoire. Certes enfin, les douches sont parfois brûlantes, souvent glacées, et il est préférable d’éviter la nocturne du mercredi pendant laquelle le cours d’aquagym transforme le bassin en piscine à vagues pour les nageurs « normaux » et en véritable cauchemar pour la nageuse myope. Mais dans l’ensemble, il devient difficile de trouver une bonne raison de renoncer à ma résolution de début d’année : j’irai à la piscine tous les dimanches avant de prendre un café et des tartines au Corso.

Piscine Drigny
18, rue Brochart-de-Saron
Tél. : 01 45 26 86 93

mardi 3 août 2010

Le rêve de Luis

"C'est combien la Chine ?"
Prise au dépourvu par la question de Luis, j'ai du bafouiller quelque chose comme :
"C'est cher, super cher !"
Et j'ai vu le visage du jeune Espagnol de Barbès se fermer.
"Ah bon, parce que j'ai regardé un reportage sur la Chine à la télé hier et je me disais que ça me changerait de l'Espagne pour les vacances".
Luis n'a pas la lumière à tous les étages et ça ne s'arrange pas depuis le décès de sa mère. Je le croise quotidiennement dans l'ascenseur, au Franprix ou devant le Balto du coin avec une canette à la main. Toujours un mot gentil et déplacé. Une fois "vous", une fois "tu". Je m'en veux d'avoir anéanti d'un seul coup son rêve de voyage.
"Tu sais en économisant, petit à petit..."
En même temps, économiser sur les assedics, il ira pas loin Luis, en tout cas pas en Chine, peut-être juste en Espagne, comme tous les étés.