vendredi 28 décembre 2012

le patriarche


Il n'était pas si grand
Il n’était plus si lourd
Il n’était pas si bel homme
Il n’était plus galant
Il n’était pas si fier
Il n’était plus acerbe
Il n’était pas si autoritaire
Il n’était plus cassant
Il n’était pas sur de lui
Il n’était plus le chef
Il n’était pas si arrogant
Il n’était plus le patriarche
Il ne souriait pas
Il ne criait plus
Il ne parlait pas
Il ne marchait plus
Il ne mangeait pas
Il n’habitait plus sa maison
Il n’habitait pas son corps
Il ne se souvenait plus
Il n’était plus que bribe




dimanche 23 décembre 2012

Marcher


Marcher sur la corniche de Beyrouth, à l’aube, vers un ciel poudré rose et or.
Marcher dans le sable humide du Touquet, l’œil rivé aux gros nuages gris et globuleux surplombant l’horizon liquide.
Marcher sur le glacier bleuté des Ecrins, entendre le crampon crisser et le craquement des blocs immaculés.
Marcher dans le sable léger vers Chinguetti, ses bibliothèques naufragées. Accoster la dune puis la dévaler, ivre de vent.
Marcher les yeux embués de sommeil au petit matin sur le pont de la gare du Nord.
Marcher sur les quais d’une Seine boueuse, engluée dans une nostalgie infinie. Attendre que la succession des pas allège un peu ce poids.
Marcher en forêt de Chantilly, au sein d’un groupe compact qui s’effiloche au fur et à mesure de la promenade. Marcher en conversant puis s’échapper loin devant, dans une semi-solitude.
Marcher à deux n’importe où, paume à paume, épaule contre épaule. Former une cellule mobile, rieuse, amoureuse.
Marcher et se caler sur son rythme intérieur.

mardi 18 décembre 2012

Monsieur Ryckelynek







À Flers-en-Escrebieux, on ne connaissait que son nom : Monsieur Ryckelynek. On disait d’ailleurs Le Ryckelynek, la particule désignant implicitement le père. Quant au fils, il resterait toute sa vie Pierrot, le ptiot, enfin celui qui ne compte pas.


Monsieur Ryckelynek n’était ni le plus riche ni le plus vieux fermier du village, et pourtant son nom imposait une autorité naturelle aux quelque 2 000 habitants de Flers-en-Escrebieux.


Le bonhomme n’avait pas de prénom, plus exactement l’acquit sur le tard. Une simple initiale gravée sur le granite gris de sa tombe. Un P comme Paul ou Pierre. Même au bar, quand il payait son coup, les gars disaient « merci Ryckelynek », « merci Vieux », parfois « merci » tout court, avec respect.


Un nom et une silhouette, coiffée d’une casquette, vêtu d’une salopette et d’un veston pour les fêtes. Les anciens discutaient la couleur de ses cheveux. Certains se vantaient. Ils parlaient d’une photo posée sur la commode de la chambre à coucher. Le fermier y posait tête nue, en jeune marié. Mais sitôt le oui nuptial prononcé, Ryckelynek avait endossé le costume de Ryckelynek .


Au village, jouer Le Ryckelynek c’était être taiseux, bourru et sans âge. Ses mots se perdaient dans sa moustache offrant aux Flersois mille sujets de conversation autour de pintes de bières et de petits verres de genièvre. Même absent, il occupait le terrain au grand damne du maire et peut-être du curé. Une colère de Ryckelynek, c’était une colère froide, sans éclat mais terrible, coupante comme le vent du Nord. Sa dame se ratatinait et Pierrot piquait du nez.


Au milieu des années soixante-dix, le fermier avait acquis le plus beau tracteur de la commune. Payé cash. Rouge comme une Alfa Roméo. Fier, il sillonnait ses labours, dominait les Flandres jusqu’à la Belgique. Perché dans sa cabine, il avait installé RTL et l’on disait à Flers, qu’il se gondolait tout seul en écoutant Les grosses têtes. Le Ryckelynek rigoler ? C’était la meilleure de l’année.


Et puis, un printemps, on a retrouvé le fermier, la moustache dans la glaise, sous son gros tracteur rouge. Le Pierrot a prévenu les gendarmes, sa dame le curé. Au cimetière, tous les Flersois ont pleuré.