samedi 28 janvier 2012

Les tulipes rouges



Chaque vendredi, il allait dîner chez elle, dans un deux-pièces mansardé du cinquième arrondissement. Il arrivait à 21h, été comme hiver, ponctuel. Le pavée de la rue Mouffetard luisait encore. Les éboueurs passaient à 20h pour nettoyer à coup de jets et d’aspicrottes les détritus du marché hebdomadaire. Un coup d’œil dans la vitrine du boucher pour ajuster sa mise. Parfois un coup de peigne. Il soignait son apparence.
Arrivée à la hauteur de la Contrescarpe, il hésitait entre le glacier et le boulanger. Un sorbet en été, un millefeuille en hiver. Apporter une douceur faisait parti du rituel.
L’escalier en colimaçon grimpait rude. Il arrivait essoufflé, se reposait un instant puis frappait à la porte. L’appartement embaumait la bougie, offrant à l’intérieur un éclairage tamisé et presque sombre. Parfumée, maquillée, souvent vêtue de noir, elle lui ôtait son pardessus et lui servait un doigt de porto. Les flammèches des bougies installaient d’emblée une intimité. Tandis qu’elle rectifiait un assaisonnement, il aimait la détailler. L’ovale de son visage, ce nez légèrement busqué, ses pommettes hautes, ses yeux aigue-marine qui brillaient dans la semi-obscurité. A table il causait, disert, elle se taisait, discrète.
Après le millefeuille ou le sorbet, tous deux légèrement grisés par le Montrachet du dîner, poursuivaient une conversation silencieuse : échanges de pensées, de regards, de regrets. A minuit, le clocher de l’église Saint-Médard sonnait. Il déposait un léger baiser sur sa joue poudrée et prenait congé. Seule avec sa nostalgie, elle éteignait une à une chaque bougie.
Et puis un soir de printemps, il arriva en avance profitant d’une grève à la fac de Jussieu. En remontant la rue Mouffetard, il sifflotait joyeux comme un gamin qui ferait l’école buissonnière, un bouquet de tulipes rouges à la main.
Il frappe, elle ouvre, il entre. Un flot de lumière printanière l’éblouit. Tout se joue là, en une fraction de seconde. Furtive déception décelée dans la prunelle de l’homme. Sous la lumière cruelle de juin, sans la pénombre habituelle, son visage ovale se dévoile blême, fatigué, chiffonné.
A ce moment précis, elle sut qu’elle l’avait perdu.
« Je passais par là… Je ne reste pas », murmura-t-il.
Il l’embrassa sans la regarder, sortit sans se retourner. La porte refermée, elle pris les tulipes rouges et les jeta à la poubelle. Les éboueurs remontaient la rue Mouffetard.



vendredi 20 janvier 2012

Le Pudding Shop

L’enseigne en lettres rondes un peu datée indiquait « Pudding Shop ». La consonance anglaise distinguait d’emblée ce lieu des autres tavernes turques sur l’avenue Divan Yolu. On quittait le brouhaha des vendeurs de simits, de cartes postales écornées et des changeurs de livres pour pénétrer dans la pénombre silencieuse du café. Sur le mur de droite voisinaient Jimmy Hendrix et Janis Joplin. Près du comptoir, des coupures de journaux jaunies racontaient les folles journées de Woodstock. À gauche de l’entrée, un tableau noir muet. Le patron nostalgique et moustachu expliquait qu’y étaient punaisés les messages des routards d’antan : « Rendez-vous en juillet à Kashgar », « Vends 2 CV grise tout terrain », « Cherche coéquipière plutôt jolie »…

Vers 8 heures du matin, les ouvriers en bleu venaient tremper un morceau de pain dans une soupe fumante et croquer un oignon. Plus tard, des touristes, le nez plongé dans leur guide, poussaient la porte à grelot pour découvrir le café mythique. Déçus par les trop rares vestiges d’une époque révolue, ils se dandinaient devant l’étalage des ragoûts avant de commander polis un nescafé-tartines-confiture.

Il fallait patienter pour que le café se révèle. Souvent le soir, quand le chœur des mosquées faisait monter la prière, le Pudding Shop retrouvait ses couleurs. Les voyageurs au long cours, les solitaires, les gauchistes, les artistes, les exilés se retrouvaient autour d’un raki et rivalisaient de vélocité au baggamon. Dans un sabir mêlant le turc, le kurde, l’arabe et l’anglais, ils exposaient leurs pensées libertaires et leurs ambitions velléitaires. Ca sentait l’ail, l’anis et le cannabis. Suleyman Pilder arrivait un peu avant minuit ménageant son entrée. Il avait conservé sa tignasse des sixties qui grisonnait doucement au fil des ans. Derrière ses hublots, il envisageait la salle avant de s’attabler. C’était lui l’âme du Pudding Shop qui récitait les poèmes de Nazim Hikmet ou chantait les ballades de Bob Dylan. Parfois surgissait un saz, alors on poussait les tables de formica pour entamer une danse. Les hommes commençaient, épaules contre épaules ou se tenant la main avant d’inviter les rares femmes de l’assistance.

D’autres soirs, Suleyman se transformait en conteur à la voix éraillée par des années de fêtes et de tabac. Il oubliait un moment, mais un moment seulement, les années soixante pour remonter lentement le cours de son enfance rurale dans cette Anatolie de l’Est qui n’est plus tout à fait la Turquie. Il parlait jusqu’au petit matin des montagnes violettes près du Mont Ararat, du lac de Van aux reflets turquoise, du fromage sec de Kars et de la douceur de son miel. Il évoquait la guérilla, les crève-la-faim, les vendettas mortelles entre clans kurdes et l’enlèvement des trop belles fiancées. Un récit clair-obscur qui nouait les gorges et faisait scintiller les yeux des habitués du Pudding Shop.

lundi 16 janvier 2012

J'écris avec

Je n’écris pas avec de l’encre. J’écris avec ma fragilité.

Fragilité du désir d’écrire.

Ouvrir, s’ouvrir et découvrir.

Oser écrire.

C’est trop ou pas assez.

Un mot face à la pesanteur du monde.

Le papillon virevolte au-dessus de ma tête.

Quand je l’attrape, je le fixe et ses ailes perdent leur couleur.

Fragilité de la phrase qui s’égare, du texte qui s’effondre.

Esquisse fugace, instant fuyant.

Fragilité de cette corde que je fais vibrer.

Pas trop quand même, de peur qu’elle ne casse.

Fragilité face au remue ménage des mots.

Fragilité au risque du renoncement.

jeudi 5 janvier 2012

Petit Pierre

On dit qu’à cinq ans, il demanda à sa mère : « Où sera Petit Pierre, le jour de ses six ans ? » Et qu’elle ne sut quoi répondre, car la vie est mystère.

On dit qu’il était bon, beau, intelligent, mais colérique tout de même.

On dit que sa vie fut courte – écourtée par une pneumonie ou par la Guerre de 14 ou par l’absence de médicaments. En tout cas, ils disent qu’il a été rappelé à Dieu, vit désormais au ciel avec les anges. Ce qui est donné est retiré. Qu’ils disent.

On dit qu’il fallut du temps pour que Grand-Mère accepte de faire un autre enfant. Que celui-ci s’appela Ignace et qu’il y eut ensuite Xavier, Michel, Jean, Gérard, Joseph mais que personne ne remplaça Petit Pierre. Que sa photo en noir et blanc figure sur le médaillon porté jour et nuit par Grand-Mère. On dit qu’il repose dans le tombeau familial, aux côtés de Grand-Père. Et chaque année, le jour anniversaire de sa mort, une messe est célébrée pour lui au village.

On dit que Petit Pierre ressemblait à une fille avec ses boucles blondes, ses yeux myosotis, qu’il était fin et délicat. Qu’il savait lire, écrire, chanter, jouer du piano. C’était un enfant accompli. On dit aussi qu’un dimanche, il remplit le bénitier de l’église du village avec de l’encre bleue et que le curé le fessa cul nu sur la place du village. Ce qui le rend moins ange et plus sympathique.

On dit que Grand-Père fut appelé sous les drapeaux au mois de juillet 1914. Qu’il serra son fils dans ses bras puis traça sur son front une croix en signe de bénédiction.

On dit que Grand-Mère était une forte femme, qu’elle fit face avec courage au rationnement et à l’absence. Mais que l’hiver fut rude cette année-là, que l’on manquait de charbon, même dans le Nord de la France.

On dit qu’un matin de février, Petit Pierre toussa fort. De plus en plus fort. Que le médecin du village était à la guerre vu que c’était mon Grand-Père

Après, on ne dit plus grand-chose. On reste silencieux devant le malheur.