Je suis née entre les terrils de Flers-en-Escrebieux et
les usines textiles de Mons en Baroeul.
Je suis née un soir de janvier. Un soir pluvieux bien sûr, mais lumineux selon mon père.
Je suis née un soir de janvier. Un soir pluvieux bien sûr, mais lumineux selon mon père.
Je suis née d’essais laborieusement transformés après dix
ans de vie conjugale. Je n’en pouvais plus d’attendre, je l’ai bien fait
entendre. Sitôt mes petits poumons déployés, j’ai hurlé à la vie.
Je suis née à la clinique Roger Salengro, à côté de la
bibliothèque municipale, tandis que mes cousines découvraient le monde à la
maternité du Sacré-cœur, de la Sainte Famille, du Bon-Secours ou de la
Consolation. Ma clinique à moi portait le nom d’un maire de Lille, laïc et de
gauche, qui se suicida à la suite d’une cabale de l’extrême droite.
Je suis née à 21h30, verseau ascendant vierge, un
vendredi pour profiter du week-end.
Je suis née Sophie en souvenir de la rencontre de mes
parents en Grèce. Dotée d’un beau prénom antique, synonyme de sagesse, j’entamais ma vie sous les
meilleurs auspices. Nul jamais ne sut quel messager nocturne visita ma mère mais dès
le lendemain, elle supplia mon père de modifier l’inscription sur le registre
de la maternité. « Aurélie c’est plus musicale », expliqua-t-elle
laconique. Mon père était si heureux qu’il s’exécuta sans question. J’ai
conservé le bracelet de naissance où reste inscrit le prénom Sophie.
Je suis née avec un œil paresseux qui s’arrêtait à
mi-course lorsque ma mère promenait son doigt de droit à gauche, devant mon
visage « d’ange », dixit ma grand-mère. Les visiteur se voulaient
rassurant : « Une coquetterie dans l’œil, c’est tout à fait
charmant ». Ma mère, toujours soucieuse du mot juste, précisait que,
oui effectivement, sa fille « louchait ». Il fallut patienter quelques
jours pour que l’hématome oculaire se résorbe et que mon regard se normalise.
Je suis née avec les yeux couleur bigorneau selon mon
parrain, couleur d’huître selon ma marraine, gris bleu, selon ma grand-mère,
bleu gris selon bonne-maman. Bref vitreux, selon ma sœur qui intervint dix-huit
mois plus tard dans l’histoire. Parrain et marraine figurent sur la photo du baptême. Mes
trois oncles jésuites me bénirent en versant à tour de rôle l’eau glacée sur
mon front virginal, ce qui tripla le volume de mes cris d’enfant nouvellement
admis dans la famille de Dieu.
Je suis née frigorifiée au cœur de l’hiver, plus tard
affublée du surnom « cul-gelée », déjà prête à migrer vers un climat
plus propice.
Je suis née chti, impatiente de trahir ma patrie, le gris
et la pluie.
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