vendredi 5 octobre 2012

Je suis née


Je suis née entre les terrils de Flers-en-Escrebieux et les usines textiles de Mons en Baroeul.

Je suis née un soir de janvier. Un soir pluvieux bien sûr, mais lumineux selon mon père. 

Je suis née d’essais laborieusement transformés après dix ans de vie conjugale. Je n’en pouvais plus d’attendre, je l’ai bien fait entendre. Sitôt mes petits poumons déployés, j’ai hurlé à la vie. 

Je suis née à la clinique Roger Salengro, à côté de la bibliothèque municipale, tandis que mes cousines découvraient le monde à la maternité du Sacré-cœur, de la Sainte Famille, du Bon-Secours ou de la Consolation. Ma clinique à moi portait le nom d’un maire de Lille, laïc et de gauche, qui se suicida à la suite d’une cabale de l’extrême droite. 

Je suis née à 21h30, verseau ascendant vierge, un vendredi pour profiter du week-end. 

Je suis née Sophie en souvenir de la rencontre de mes parents en Grèce. Dotée d’un beau prénom antique, synonyme de sagesse, j’entamais ma vie sous les meilleurs auspices. Nul jamais ne sut quel messager nocturne visita ma mère mais dès le lendemain, elle supplia mon père de modifier l’inscription sur le registre de la maternité. « Aurélie c’est plus musicale », expliqua-t-elle laconique. Mon père était si heureux qu’il s’exécuta sans question. J’ai conservé le bracelet de naissance où reste inscrit le prénom Sophie. 

Je suis née avec un œil paresseux qui s’arrêtait à mi-course lorsque ma mère promenait son doigt de droit à gauche, devant mon visage « d’ange », dixit ma grand-mère. Les visiteur se voulaient rassurant : « Une coquetterie dans l’œil, c’est tout à fait charmant ». Ma mère, toujours soucieuse du mot juste, précisait que, oui effectivement, sa fille « louchait ». Il fallut patienter quelques jours pour que l’hématome oculaire se résorbe et que mon regard se normalise. 

Je suis née avec les yeux couleur bigorneau selon mon parrain, couleur d’huître selon ma marraine, gris bleu, selon ma grand-mère, bleu gris selon bonne-maman. Bref vitreux, selon ma sœur qui intervint dix-huit mois plus tard dans l’histoire. Parrain et marraine figurent sur la photo du baptême. Mes trois oncles jésuites me bénirent en versant à tour de rôle l’eau glacée sur mon front virginal, ce qui tripla le volume de mes cris d’enfant nouvellement admis dans la famille de Dieu. 

Je suis née frigorifiée au cœur de l’hiver, plus tard affublée du surnom « cul-gelée », déjà prête à migrer vers un climat plus propice. 

Je suis née chti, impatiente de trahir ma patrie, le gris et la pluie.

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