Il a disparu du jour au lendemain. D’habitude, c’est un gars ponctuel, 8 heures pétantes, il arrive au turbin. Toujours la patate, Mouloud, même s’il sourit bizarrement parce qu’il cache sa dent cassée, là, juste devant. Moi, je lui avais promis d’en toucher deux mots à mon dentiste. On se serait arrangé pour le remboursement, je lui devais bien ça… Les dents c’est important. Mouloud, il disait souvent qu’avec un sourire normal, les filles tomberaient comme des mouches. Il fait gaffe le gamin, propre sur lui, bien sapé, bien rasé.
C’est un copain kabyle de la pétanque qui me l’a recommandé. À l’époque, je cherchais un cuisinier. J’ai un peu tiqué parce qu’un sans-papier, c’est casse-pieds… Pas trop l’habitude d’embaucher au black ! Mais Mouloud, c’est pas pareil. Il est venu en France à cause des problèmes au bled. Il ne m’a jamais vraiment expliqué le pourquoi du comment, juste qu’il avait pris l’avion, le 9 août 2001, avec un visa de tourisme. En dix ans, il n’a pas fait beaucoup de tourisme le Mouloud. Il reste vissé à Paname, été comme hiver. Enfin, juste une fois, il m’a demandé un jour de congé pour aller voir une cousine, une fille du bled pour qui il avait le béguin. Ça s’est mal passé, la cousine était mariée à un Gaulois. Discret, j’ai pas posé de questions mais ça se voyait qu’il morflait, le ptit gars. Le dimanche suivant, avec ma bonne femme, on l’a emmené au Crotoy. Devant la grande bleue, il pensait plus à sa dent cassée, ni à sa cousine du bled, il riait le Mouloud, complètement pompette à cause du vent et des vagues.
Mouloud, il connaît Paris comme sa poche, mieux qu’un chauffeur de taxi parce qu’il fait tous ses trajets à pieds. Il marche ou il court par peur des contrôles dans les transports.
Tous les mois, mon gars divise sa paye pour envoyer une partie à sa grand-mère au bled. Avec le reste, je me demande comment il s’en sort. Il partage une piaule dans le XXe, qu’il te l’astique comme une vraie ménagère. Un jour, un commissaire de police a débarqué parce qu’il y avait eu un vol dans l’immeuble. Pour Mouloud c’était cuit. Il a dit tout net au flic de pas tourner autour du pot vu qu’il était sans-papier. Et le commissaire a fermé les yeux parce qu’il n’était pas là pour ça. Il lui a même laissé sa carte au cas où. Des cas où, Mouloud il y pense tout le temps. Enfin, il y pensait vu qu’il a disparu. C’est à cause de ma bonne femme. Elle a voulu que je mette le gamin en salle pour lui faire des contacts qu’elle disait. J’ai hésité, des contacts pour un clandestin c’est quitte ou double. Et quitte ça veut dire ce que ça veut dire. Mais Mouloud était d’accord. Alors je lui ai prêté une chemise noire et un grand tablier blanc à l’ancienne. Un lundi, il s’est lancé. Juste les cafés du matin parce que j’avais besoin de lui en cuisine au déjeuner. Sa tchatche et son sourire, même avec sa dent de traviole, ça faisait un malheur auprès de la clientèle. Les habitués l’ont pris d’affection. Toujours limite l’affection quand ça frise la vanne raciste mais le Mouloud rigolait pas vexé le moins du monde. Jusqu’au jour où la petite prof du lycée a débarqué. Toute mimi en jean et polo moulant. Et que je t’offre un café, un chocolat, une menthe à l’eau…
Mon Mouloud s’est inscrit à la piscine municipale, a arrêté la cigarette, mit le frein sur l’alcool. Au début j’ai bien cru que les frères de la mosquée me l’avaient embobiné mais pas du tout, le gars voulait être « nickel » pour sa donzelle. Mouloud, il était AMOUREUX. Le problème dans ces histoires c’est qu’il y a toujours un troisième. Celui-là, je l’ai repéré de loin, le cul à peine posé sur le tabouret du zinc. Un grand brun frisé, avec une gueule de tombeur et des oreilles qui traînent. Je l’ai bien vu, quand il lisait L’Équipe ou Le Parisien, le mec restait scotché sur la même page. Qu’est-ce qu’il a pu entendre de mes parlottes avec ma légitime ? Bientôt il s’est intéressé à la petite prof du lycée, il l’invitait à déjeuner et puis aussi à dîner. Elle était pas méchante la demoiselle, faut bien comprendre, c’est agréable d’être courtisée par deux tourtereaux : le matin mon Mouloud et le soir le grand brun. Le manège a continué comme ça pendant quelques semaines, peut-être un mois. Et puis un beau jour, plus de Mouloud. J’ai compris trop tard, c’est Philibert le postier qui m’a alerté. Le grand brun, il était flic !