vendredi 19 octobre 2012

Mémoire de la peau


Il a brûlé ses doigts. Brûlé sa carte. Brûlé son identité. Il brûlé ses doigts à la flamme d’une bougie, sans un cri. A la flamme de la bougie, il a brûlé ses empreintes, son passé, sa patrie aussi. Il a brûlé sa mémoire vive pour repartir sans histoire. Repartir à zéro dans un pays nouveau. Chaque doigt de sa main a enflé, cloques jaunâtres qu’il perce avec une aiguille chauffée à la flamme de cette même bougie qui l’a brûlé. Un liquide un peu collant suinte. Patience. Une peau rose, neuve, lisse comme celle d’un nouveau-né va apparaître. Angoisse de ne pas retrouver toute sa  sensibilité avec cette peau neuve. Une peau sans mémoire, sans passé.

samedi 6 octobre 2012

Lui

Réveil
Sa voix couleur miel au réveil.
Souple, elle coule dans mon demi-sommeil. 
Une voix comme une ombre, plus grave qu’en plein jour.
Je l’interroge sur le goût de ses rêves pour faire durer le moment.
Ce moment de la journée où sa voix est ralentie par les scories de la nuit.

Explications
« Il faut savoir que… »
« Attends je t’explique … »
Il a sorti ses mains de son blouson de cuir et se lance dans un discours pédagogique. Il baisse la tête, adopte son regard en contre-plongée. Son débit s’accélère à mesure qu’il enfile les chiffres. Je m’accroche à la danse de ses mains. Le volume de sa voix enfle. Je m’efforce de suivre la cadence des phrases qui se bousculent. Quand soudain le fil casse : « je t’embête avec mes histoires ? »

Famille
Il a deux filles mais il dit : « ma fille », sans préciser laquelle.
Il a trois sœurs mais il dit « ma sœur ». Et ce peut-être Nadia ou Leila ou Salma.
Il a encore ses deux parents mais il dit « on va manger le couscous chez ma mère ».
Il dit « elle est chiante ma mère » quand sa voix dit qu’elle est aimante.

Langue
Il dit qu’il est « omnibullé » par ses pensées et j’imagine des bulles de couleurs dans son esprit bouillonnant. Il dit « minute papillon », « ça roule ma poule » avec la voix des voyous d’Audiard. Il lui reste un cheveu sur la langue, comme son fils, et je me demande si cette coquetterie persiste quand il parle le dialecte algérien, qu’il n’utilise jamais d’ailleurs.  Il répète la fin des blagues parce qu’il aime faire durer les éclats de rire. Et dans ses éclats de rire j’entrevois le gamin qu’il était.

Paris
Quand il conduit dans Paris, il raconte le revêtement de la route, la courbe des virages, les embouteillages passés, les embouteillages à venir, les hoquets du moteur, la conduite de l’automobiliste d’en face, celle de celui qui le suit, la synchronie des feux, les dysfonctionnements de la circulation. Et mon esprit s’enfuit.
Quand il marche dans Paris, il raconte le lycée Colbert, la quincaillerie, les Sapeurs pompiers, la boucherie halal, la pharmacie juive, le hammam de Barbès, le maraîcher de Louis Blanc, le marchand de vin de Château Landon. Et mon cœur s’élargit.

Il dit
Il dit bonjour toi
Il dit je t’aime toi
Il dit mon cœur
Il dit mon amoureuse
Il dit comment va ma belle ?
Il dit ma princesse
Il dit ma petite femme
Et mon cœur se déchire.


vendredi 5 octobre 2012

Je suis née


Je suis née entre les terrils de Flers-en-Escrebieux et les usines textiles de Mons en Baroeul.

Je suis née un soir de janvier. Un soir pluvieux bien sûr, mais lumineux selon mon père. 

Je suis née d’essais laborieusement transformés après dix ans de vie conjugale. Je n’en pouvais plus d’attendre, je l’ai bien fait entendre. Sitôt mes petits poumons déployés, j’ai hurlé à la vie. 

Je suis née à la clinique Roger Salengro, à côté de la bibliothèque municipale, tandis que mes cousines découvraient le monde à la maternité du Sacré-cœur, de la Sainte Famille, du Bon-Secours ou de la Consolation. Ma clinique à moi portait le nom d’un maire de Lille, laïc et de gauche, qui se suicida à la suite d’une cabale de l’extrême droite. 

Je suis née à 21h30, verseau ascendant vierge, un vendredi pour profiter du week-end. 

Je suis née Sophie en souvenir de la rencontre de mes parents en Grèce. Dotée d’un beau prénom antique, synonyme de sagesse, j’entamais ma vie sous les meilleurs auspices. Nul jamais ne sut quel messager nocturne visita ma mère mais dès le lendemain, elle supplia mon père de modifier l’inscription sur le registre de la maternité. « Aurélie c’est plus musicale », expliqua-t-elle laconique. Mon père était si heureux qu’il s’exécuta sans question. J’ai conservé le bracelet de naissance où reste inscrit le prénom Sophie. 

Je suis née avec un œil paresseux qui s’arrêtait à mi-course lorsque ma mère promenait son doigt de droit à gauche, devant mon visage « d’ange », dixit ma grand-mère. Les visiteur se voulaient rassurant : « Une coquetterie dans l’œil, c’est tout à fait charmant ». Ma mère, toujours soucieuse du mot juste, précisait que, oui effectivement, sa fille « louchait ». Il fallut patienter quelques jours pour que l’hématome oculaire se résorbe et que mon regard se normalise. 

Je suis née avec les yeux couleur bigorneau selon mon parrain, couleur d’huître selon ma marraine, gris bleu, selon ma grand-mère, bleu gris selon bonne-maman. Bref vitreux, selon ma sœur qui intervint dix-huit mois plus tard dans l’histoire. Parrain et marraine figurent sur la photo du baptême. Mes trois oncles jésuites me bénirent en versant à tour de rôle l’eau glacée sur mon front virginal, ce qui tripla le volume de mes cris d’enfant nouvellement admis dans la famille de Dieu. 

Je suis née frigorifiée au cœur de l’hiver, plus tard affublée du surnom « cul-gelée », déjà prête à migrer vers un climat plus propice. 

Je suis née chti, impatiente de trahir ma patrie, le gris et la pluie.