Elle fait semblant de lire dans le salon jusqu’au départ des parents. La porte claque. Enfin seule, elle pousse le fauteuil Louis XVI, dégage la table basse et se hisse sur un escabeau pour mettre un 33-tours. Il est strictement interdit de toucher au tourne-disque qui coûte très cher et qui est très fragile, alors elle attend que la voiture des parents démarre. Le disque grésille. Elle tourne sur elle-même en comptant « Un, deux, trois » tandis que Jacques Brel s’époumone sur La Valse à mille temps. Ses tout premier pas de danse.
Premier cours de classique. En tutu jaune paille, elle grelotte, isolée dans le groupe des poussins. Une comparaison ridicule alors qu’elle se rêve gracieuse comme un cygne. La professeure Georgette a les cheveux gras, tirés en chignon comme les étoiles de l’opéra. Pendant une heure on souffre et le dernier quart d’heure on danse. Georgette la gronde car elle ne finit pas ses gestes. Et maman dans la voiture renchérit en prétendant qu’elle ne finit pas grand-chose.
Elle présente une chorégraphie à l’école de danse municipale. Au centre d’un gymnase, elle est seule, en jupe de paysanne slave avec des tresses comme Laura Ingals dans La Petite maison dans la prairie. Des mois qu’elle révise dans le plus grand secret. Elle a préparé la cassette avec le morceau de Dvorjak. Le trac lui colore les pommettes : tant mieux ça fait encore plus paysanne. Elle se répète « finir les gestes, finir les gestes ». C’est la première fois que son père se libère de l’hôpital pour la voir danser. Surtout ne pas le décevoir. « Redresse la tête, regarde bien devant », a répété Georgette. Elle plante son regard dans la foule et se lance sur le lino gris de la salle de sport. Quand elle s’arrête, elle voit son père debout qui applaudit.
Demoiselle d’honneur, elle participera à la soirée du mariage même si c’est tard. Pas de baby-sitter. Elles sont trois filles en robes à smocks rose. Horrible. Pas grave. Elle va danser. Elle est fière de sa mère qui maîtrise le paso-doble, le tango, la valse avec un port de reine. Son père lui, a d’autres qualités, comme dit maman. Éric, le cousin médecin sans frontières, est venu d’Afrique. Il a les yeux violets et une voix qui paralyse. Elle le voit traverser la salle de bal, s’approcher, tendre la main en souriant. « Ben alors, tu danses ? ». Il sent bon le tabac et les voyages. C’est son premier cavalier.
Elle a choisi la mauvaise robe et les chaussures à poisse. Dès qu’elle s’est assise, elle a senti que c’était foutu pour la soirée. Une maladie qui envahit le corps puis la tête. Plus on y pense, plus c’est pire, et contagieux… Elles sont cinq sur le banc à faire tapisserie. Une brochette de poulettes sur lesquelles glisse le regard des coqs. Pour la première fois, elle n’est pas invitée à danser. Il y a bien une solution. On se lève, on marche lentement vers les w-c, on s’assoit quelques minutes sur le trône pour reprendre sa contenance et son allure de princesse. Puis on ressort, le regard fier. Mais ça ne fonctionne qu’une fois. Il faut viser le bon moment entre deux morceaux de musique, quand les garçons lâchent leur partenaire et jaugent leur nouvelle proie.
La première fois que je danse avec toi, tu envoies d’un coup de coude ma lentille droite sur le plancher. Je me sens borgne et bête. Quand je ne vois pas, je n’entends plus. Toi, gêné, tu te dandines. Tu ne t’excuses pas, tu ne sais pas faire mais tu m’entraînes avec autorité sur la piste. Tes gestes sont vifs, un peu brusques mais nos corps s’accordent. Et je sens que pour bien d’autres danses encore nos corps s’accorderont.
dimanche 29 décembre 2013
mardi 22 janvier 2013
Le Balto
Amarré en
coin de rue, en face de la gare, le Balto est un havre en hiver, un repère pour
l’étranger, une étape pour le salarié.
Près de
l’entrée, au bout du bar, une cahute est tenue par Simone ou Françoise, enfin
par la femme du tôlier. On y perd ses sous et sa santé. On y achète son loto et
ses Malboros.
Le lino du
Balto est couvert de mégot, les murs de photos, sauf derrière le tôlier,
tapissé de bouteilles renversées : Martini on the Rocks, Suze,
Porto.
Accoudés au
zinc, les habitués s’alignent comme des tours de Pise face à leur blonde, à
leur rousse, à leur rouge et à leur petit blanc.
Le Balto
sent le chaud, le familier. La météo est embrumée. On noie son chagrin, on rêve
son destin et puis on cause, on jase. Dans le Nord, on dégoise.
C’est le
royaume de la piécette, 30 centimes les cacahuètes, 50 les sucettes, 20 pour les toilettes. Pour les Durex, je ne
sais pas, c’est en cachette.
Les Baltos
contemporains s’enorgueillissent d’un écran plat en coin, les plus anciens d’un
aquarium, parfois d’un juke box qui chante Trenet ou Jo Dassin.
Le temps
file au Balto et la voix enfle lorsque la nuit s’avance. Les solitaires au bar
perchés sur de hauts tabourets font croire qu’ils sont en compagnie. Ils
fument, boivent et regardent le vide ou les jambes des dames. Mais les dames
sont en salles. Elles paient plus cher pour échapper à la lucidité cruelle de
l’éméché du zinc.
Les Balto
de province exhibent les coupes en argent du champion local et des articles
jaunis racontant ses exploits. Les lycéens terminent leurs devoirs en
grignotant un jambon beurre, les cancres préfèrent le flipper.
Au Balto on
abandonne un bout d’enfance, on entre dans l’adolescence.
Le badaud
est le roi du Balto. L’ennui acquiert une légitimité, une certaine dignité. Il
est bon de ne rien faire au Balto. On bulle, on oublie puis à minuit, sorti du
bar, on titube sous la lune.
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