Vêtue d’un large tablier immaculé
et luisant comme une toile cirée, elle enfile des gants en latex rose et une
paire de bottes kaki. La veille, l’averse a lustré le pavé de la cour et ranimé
les géraniums. Elle hume avec délectation l’odeur d’herbe mouillée, de bouse et
de paille. À cette heure matinale, règne sur la ferme engoncée dans son sommeil
le silence qui précède les concerts symphoniques ou les tragédies antiques.
Quittant le logis, elle se dirige
vers la remise, indécise devant le panneau où les couteaux se trouvent rangés
par tailles décroissantes. Elle choisit le plus grand, vérifie sa lame, puis
traverse la cour en direction du poulailler. La couveuse diffuse une chaleur
douce et rassurante. Sous la lampe, les poussins piaillent, se bousculent et
grimpent les uns les autres. Elle observe un instant leur manège puis saisit
une poule rousse et grasse par les ailes.
La poulette se débat entre les
mains gantées de rose. Alors la fermière exécute le geste ancestral des
matinées dominicales et tranche le cou ébouriffé. Un mouvement sec du poignet.
Elle sent les osselets vertébraux se briser. La tête surmontée d’une crête
violacée roule sur le pavé. La volaille relâchée, dépourvue de son chef,
tournoie sur elle-même comme une toupie folle. Elle va de gauche à droite
tandis que le poulailler entier s’égosille. L’aorte mise à nue crache un sang
rouge vif et macule le tablier blanc de la fermière. Ses bottes sont couvertes
des matières fécales de la bestiole agonisante. Un moment encore, la poule
titube avant de s’écrouler sur le flanc. Un mince filet de glaire rouge et des
muqueuses brunes s’écoulent sur le sol.
La fermière prend la bête par les
pattes, recueillant l’ultime convulsion et la plonge dans l’eau bouillante. Une
odeur douceâtre flotte à présent dans la remise. Après quelques minutes, la
femme sort le corps inerte et visqueux de la marmite et le déplume, découvrant
une chair gélatineuse, grise, parsemée de pustules. La main enveloppée d’un
torchon, elle attrape les boyaux, en fait un nœud pour tirer la trachée. Elle
ôte les cailloux du gésier bleuté avant de le replacer dans la bête, attentive
à ne pas faire éclater la bile. Un jour, elle avait crevé la poche et le
liquide jaunâtre s’était répandu dans les entrailles rendant impropres à la
consommation le poulet du dimanche. Elle ouvre le foie spongieux puis, muni
d’un sécateur, sectionne les pattes cartilagineuses. Grattées, lavées,
celles-ci constitueront la base du bouillon. Enfin, elle enfonce profond dans
le croupion un quignon de pain frotté d’ail.
Sur l’évier repose la tête de la
volaille encore humide et ses yeux exorbités semblent suivre toutes les
opérations. La bête recousue, la fermière retire ses gants, son tablier
souillé, se met du bleu aux yeux, du rouge aux lèvres et s’engage à pied sur la
route asphaltée menant au village. Les cloches carillonnent gaiement annonçant
la messe de 8 heures.
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