mercredi 22 février 2012

Le poulet dominical


Vêtue d’un large tablier immaculé et luisant comme une toile cirée, elle enfile des gants en latex rose et une paire de bottes kaki. La veille, l’averse a lustré le pavé de la cour et ranimé les géraniums. Elle hume avec délectation l’odeur d’herbe mouillée, de bouse et de paille. À cette heure matinale, règne sur la ferme engoncée dans son sommeil le silence qui précède les concerts symphoniques ou les tragédies antiques.
Quittant le logis, elle se dirige vers la remise, indécise devant le panneau où les couteaux se trouvent rangés par tailles décroissantes. Elle choisit le plus grand, vérifie sa lame, puis traverse la cour en direction du poulailler. La couveuse diffuse une chaleur douce et rassurante. Sous la lampe, les poussins piaillent, se bousculent et grimpent les uns les autres. Elle observe un instant leur manège puis saisit une poule rousse et grasse par les ailes. 
La poulette se débat entre les mains gantées de rose. Alors la fermière exécute le geste ancestral des matinées dominicales et tranche le cou ébouriffé. Un mouvement sec du poignet. Elle sent les osselets vertébraux se briser. La tête surmontée d’une crête violacée roule sur le pavé. La volaille relâchée, dépourvue de son chef, tournoie sur elle-même comme une toupie folle. Elle va de gauche à droite tandis que le poulailler entier s’égosille. L’aorte mise à nue crache un sang rouge vif et macule le tablier blanc de la fermière. Ses bottes sont couvertes des matières fécales de la bestiole agonisante. Un moment encore, la poule titube avant de s’écrouler sur le flanc. Un mince filet de glaire rouge et des muqueuses brunes s’écoulent sur le sol.
La fermière prend la bête par les pattes, recueillant l’ultime convulsion et la plonge dans l’eau bouillante. Une odeur douceâtre flotte à présent dans la remise. Après quelques minutes, la femme sort le corps inerte et visqueux de la marmite et le déplume, découvrant une chair gélatineuse, grise, parsemée de pustules. La main enveloppée d’un torchon, elle attrape les boyaux, en fait un nœud pour tirer la trachée. Elle ôte les cailloux du gésier bleuté avant de le replacer dans la bête, attentive à ne pas faire éclater la bile. Un jour, elle avait crevé la poche et le liquide jaunâtre s’était répandu dans les entrailles rendant impropres à la consommation le poulet du dimanche. Elle ouvre le foie spongieux puis, muni d’un sécateur, sectionne les pattes cartilagineuses. Grattées, lavées, celles-ci constitueront la base du bouillon. Enfin, elle enfonce profond dans le croupion un quignon de pain frotté d’ail. 
Sur l’évier repose la tête de la volaille encore humide et ses yeux exorbités semblent suivre toutes les opérations. La bête recousue, la fermière retire ses gants, son tablier souillé, se met du bleu aux yeux, du rouge aux lèvres et s’engage à pied sur la route asphaltée menant au village. Les cloches carillonnent gaiement annonçant la messe de 8 heures.

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