lundi 19 mai 2014

Oui

Oui, da, ya, aïwa, evet, si, yes
Oui-Oui, petit lutin de mon enfance
Oui-mais, pour dire non jamais
Oui-oui-oui, qui signifie que l'on s'ennuie
Oui, aveu arraché, extorqué
Oui, franc et massif,
Oui, en bleu de travail, usé par un emploi quotidien
Et le grand OUI à l'amour de sa vie

vendredi 9 mai 2014

Rouge baiser

 


Elle remonte à pas rapides la rue des Martyrs. Corps penché en avant, les Stiletto qui claquent sur le pavé. Coup d’œil dans la vitrine de chez Babou pour vérifier son allure. Cheveu noir presque luisant comme un casque de déesse grecque, rouge à lèvres épais, dessinant une bouche charnue, frange impeccable au-dessus de cils alourdis par le mascara.
Elle est sortie au métro Saint-Georges, a grimpé les escaliers en colimaçon sur la pointe des pieds afin de conserver le galbe de ses mollets. Marie aime marcher avant de s’enfermer jusqu’à la pause de midi – si pause il y a. La jeune femme resserre la ceinture de son french-coat écarlate avant de pousser la porte du Balto qui fait le coin avec la rue Lepic.
Son regard balaie l’espace du bar. Pas d’importun. Elle se hisse sur un tabouret face au comptoir, le dos bien droit. « Un café noisette et un croissant, s’il vous plait »  Avec sa petite cuillère, dont elle a vérifié auparavant la propreté, elle ote la mousse amère à la surface du café, boit une gorgée, dépiaute le croissant en partant de la pointe, l’ébroue pour faire tomber les miettes, boit une autre gorgée. Le bistrotier respecte le silence qu’elle installe dès qu’elle entre quelque part. Cette bulle invisible la protège, la sépare aussi. Elle a imprimé  sur sa tasse un baiser rouge vif qu’elle regarde avec satisfaction puis d’un coup sec, ouvre la glissière de son sac, pioche 3 euros dans son porte-monnaie. Une volte-face, et la voilà à nouveau trottinant droit devant jusqu’à l’Institut.
Les coiffeurs, déjà à leurs postes, époussettent les tablettes qui forment la base des glaces en abyme du salon. Marie lance un bonjour à la volée puis descend au sous-sol. Cette cave en pierre de taille est son domaine, c’est elle qui a suggéré de ne pas les peindre. Ôter les Stiletto, plier le chemisier, enfiler le T-shirt noir où la marque Carita s’étale au niveau de la poitrine. Elle mettra la blouse plus tard. Précise et rapide, l’esthéticienne installe ses instruments de travail autour d’elle afin d’éviter les allers-venues. Elle s’épargne toute perte d’énergie inutile afin de tenir jusqu’au soir. Sa première cliente arrive dans cinq minutes. Une épilation jambe entière, maillot, aisselle. Faire chauffer la cire, poser la pince à épiler à portée de main, préparer les serviettes dont elle a vérifié la blancheur, enfin allumer une bougie comme l’a conseillé la formatrice au cours de son dernier stage.
Marie redessine sa bouche cerise et charbonne son regard.
Elle est prête.

jeudi 24 avril 2014

J'aurais aimé



Moi, j’aurais aimé qu’il vive davantage que le temps d’une journée. J’aurais aimé tricoter un petit bonnet blanc, comme j’avais vu le faire ma grand-mère à chaque naissance dans la famille. J’aurais aimé observer la corolle délicate de ses oreilles et caresser le duvet blond sur son front. Je lui aurais prêté Pompon, petit âne pour lui apprendre à lire avant tout le monde. Avec ma sœur, il y aurait eu quelques embrouilles. Des jalousies vite oubliées. Trio fraternel, à la vie à la mort, avec piqure au bout du doigt pour partager notre sang. J’aurais aimé rire de ses bêtises et puis le consoler. J’aurais préparé, c’est sûr, les gâteaux de ses anniversaires, lui promettant qu’un jour, il aurait le même âge et que l’on serait alors jumeaux. J’aurais aimé qu’il m’interroge pour une coupe de cheveu ou une coupe de jean. Je lui aurais dit : il faut, tu devrais, je te conseille et il aurait claqué la porte. Il m’aurait fait danser en début de soirée avant d’inviter d’autres filles. Et au bout de la nuit, dans la cuisine, on aurait picolé en cachette jusqu’à plus soif, en partageant nos secrets, les vrais et puis les autres. J’aurais été fier de dire mon frère, mon frérot, mon frangin, my brother, mon frelot, François.
J’aurais aimé être un peu sa seconde mère, un peu son amie et tout à fait sa sœur.

lundi 21 avril 2014

Fragilités



Budapest, les thermes de Szechenyi. Hiver 2014.
Des fumerolles blanches s’élèvent au-dessus de l’eau turquoise des bassins. La température extérieure avoisine les – 5 degrés. En maillot de bain, à l’intérieur du bâtiment néo-renaissance des thermes, tu hésites. Un pas dehors. Le sol est glacé. Tu t’élances. Attention, ne pas courir, ne pas glisser. Ta peau frissonne au moindre souffle d’air. Dix mètres, cinq mères, trois mètres. L’eau du premier bassin est à 38 degrés. Tes muscles bandés comme un arc se détendent au contact de cette chaleur aqueuse. A travers l’écharpe de brume qui flotte sur le bassin, tu tentes de repérer sa silhouette. En vain. La vapeur d’eau, ta myopie, les échanges en hongrois entre les baigneurs, tout contribue à rendre cet environnement angoissant. Jusqu’au moment où enfin, tu l’aperçois. Son grand corps blanc, son air perdu, en quête… Une vague de tendresse envahit tout ton être comme une liqueur forte. 

Les Alpes, vallée du Vénéon. Eté 1977.  
Le lac scintille sous le soleil du mois d’août. Le Lac de Lauvitel à 1350 mètres d’altitude. Oncle Jacques a pris le pari de le traverser à la nage. Quelques marcheurs se sont arrêtés pour assister à son exploit. Assis sur les rochers, ils forment un public, silencieux. J’ai terminé mon sandwich au saucisson et je guette le visage crispé de l’oncle André puis celui de Tante Annie qui l’est tout autant. On entend les coassements de gros choucas noir et parfois le sifflement d’une marmotte. Malgré mon pull en laine rouge, j’ai froid. J’essaie de ne pas claquer des dents pour ne pas ajouter de la difficulté au défi relevé par mon oncle. Il a mis un peu d’eau sur sa nuque comme ma mère le recommande chaque fois qu’on se baigne pour éviter de subir une électrocution et couler à pic. Maman murmure ses inquiétudes à mon père, qui tente une de ces blagues dont il a le secret mais cette fois, son bon mot ne fait rire personne. Je fixe la bedaine de mon oncle vaguement rassuré par tout ce gras censé le protéger du froid. Oncle Jacques a fait la Dibona, le Mont-Blanc, la Meije et même le Kilimandjaro en Afrique. Petit et gros, tout le monde dit qu’il devient un elfe dès qu’il touche un rocher. Mais là, au bord de l’eau du Lauvitel, l’Oncle Jacques me semble terriblement humain.

jeudi 17 avril 2014

Le tour de jardin


Je l’ai épousée parce que son père m’a convié à un tour de jardin.
C’était en 1959, un dimanche de mai ensoleillé. Je m’étais rendu comme chaque semaine dans sa famille pour le déjeuner. J’y allais toujours avec un peu d’appréhension. Affronter le père dans son costume trois-pièces les neuf frères et sœurs, l’oncle curé, la tante Antoinette sourde mais pas muette, les domestiques, l’argenterie, le cristal, le petit verre de genièvre avant le scrabble… Ce rituel comme une série d’obstacles avant que l’on m’autorise à retrouver Marie-Claire, seul à seul dehors. Nous déambulions alors quelques heures dans les rues de Lille. Et je repartais le soir, directement dans ma chambre d’étudiant en centre-ville.
Ce dimanche-là, elle m’avait ouvert la porte légèrement contrariée. Elle portait une robe de percale bleue pâle, cintrée, et un collier de perles que lui avait offert son père pour ses 18 ans. A peine avais-je mis un pied dans le vestibule sombre de la demeure bourgeoise que le père m’invitait à un tour de jardin.
Dans la famille Delannoy, le jardinage relevait du sacré. Tailler les haies au cordeau, choisir des variétés de plantes afin de garantir une floraison tout au long de l’année, tondre la pelouse bien au ras, « comme les Anglais »… Faire un tour de jardin, c’était par conséquent un rituel quasi religieux. On pénétrait dans l’espace des confidences : la maladie de l’oncle Albert, les mauvais résultats de la papeterie familiale, l’héritage de tante Mimi… Je n’avais jamais eu, jusqu’à ce jour, le privilège de ce tour familial et m’en portais fort bien.
J’aimais la compagnie de Marie-Claire, sa curiosité intellectuelle avait contribué à éveiller la mienne, sa culture m’impressionnait. Nous éprouvions ainsi un grand plaisir à discuter des heures dans les cafés lillois. Mais l’un comme l’autre redoutions le carcan de tout engagement. Nous en avions déjà discuté : pas de mariage, pas d’enfants.
Ce dimanche-là donc, passée la roseraie, Monsieur Delannoy me demanda tout de go : « Quelles sont vos intentions, jeune homme ? Marie-Claire étant ma fille aînée, elle doit montrer l’exemple, vous comprenez. Vous fréquentez la maison déjà depuis quelques mois. Il vous faut prendre un parti ».
Nous étions arrivés au bout du jardin, près des serres quand je lui ai déclaré, fébrile : « Père, je vous demande la main de votre fille ». Il me fit l’accolade. Restait à annoncer la « bonne nouvelle » à Marie-Claire.

mercredi 16 avril 2014

Rue Cail

Comment décrire la rue Cail ?

On pourrait commencer comme cela. Depuis le 20 juillet 1868, la voie porte le nom de l'entrepreneur, constructeur, mécanicien français Jean-François Cail.  On évoquerait l’époque haussmannienne, les transformations urbanistiques du Second Empire, les immeubles blonds dont seuls les deuxièmes et cinquième étages disposent d’un balcon. Il faudrait retrouver les personnalités du monde des Lettres et de la Musique qui y ont séjourné Inscrire ainsi la rue dans l’Histoire avec un grand H.

Mais on pourrait commencer comme cela. Placer le curseur dans les années 1960, à l’époque où les passant pouvaient entendre le bourdonnement des rotatives, la rue comptant alors plusieurs imprimeries. Il faudrait faire parler les anciens, interroger le fleuriste qui a pris sa retraite. Questionner plus avant Fadila, installée dans le Xe arrondissement depuis son départ d’Algérie et qui raconte les femmes de la rue Cail, écossant leurs petits pois sur leur pas-de-porte comme au bled. C’était le temps d’un Paris ouvrier, populaire, habités par des artisans et des petites entrepreneurs.

Mais on pourrait commencer comme cela, dans les années 1980, quand le président Mitterrand aurait fréquenté le n°23 de la rue Cail, développer ensuite sur ses amours clandestines. Ou la décrire plus près de nous, au tournant du siècle, lorsque les Indiens avec leurs valises de cash ont racheté la boucherie puis la cordonnerie, puis l’école de fleuristes. On pourrait alors raconter la rue Cail actuelle avec ses restaurants de thalis, ses magasins de saris et les efforts onéreux de la mairie pour végétaliser l’ensemble.

Mais on pourrait commencer comme cela : j’ai connu la rue Cail lorsqu’il m’a invité la toute première fois chez lui. C’était un soir de mai. J’ai choisi d’y aller à pied  pour apprivoiser son territoire. J’ai longé l’hôpital de La Riboisière, marché sur le pont qui surplombe la gare du Nord, tourné au moment où le boulevard de La Chapelle croise la rue du Faubourg Saint-Martin, pris un thé au bar des Bouffes du Nord. Je voulais gagner du temps, surprise de me retrouver devant toutes les enseignes en tamoul, ambiance asiatique. Cet exotisme m’a rassuré. Et j’ai sonné au n° 10.



vendredi 28 mars 2014

La vie en fuite

Il est devenu semblable à un immeuble hanté par un locataire dont il ignore tout. Le matin au lever, il erre entre les bribes de souvenirs d’hier, avant de se retrouver face à des images d’un passé beaucoup plus lointain. Le reste s’effrite, se perd dans un dédale sans fin ni sens. Il tente de sauver du naufrage des parcelles de mémoire en écrivant ses faits et gestes sur des post-it en couleurs éparpillés à travers les pièces de la maison. Depuis quelque temps, il collectionne tickets de restaurants, billets de cinéma, étiquettes d’acquisitions récentes… La contemplation d’une fleur séchée ou un coquillage lui procure des émotions dont il ne parvient pas à retrouver la source. Il n’est plus qu’un décalque de lui-même. Le jour est sa nuit. La confusion qu’il tente de masquer en abusant de phrases toute faite l’isole encore davantage, le fait passer pour quelqu’un dépourvu de caractère, sans personnalité. Son séjour en terre étrangère le contraint à espacer les rencontres, il préfère se retirer dans son désert intérieur.  Et quand la douleur est trop forte, il traque dans les sillons de ses rides le mystère de cette vie en fuite.

lundi 24 mars 2014

La camionnette

Elles allaient d’un village à l’autre dans une vieille camionnette Citroën grise. Grise comme le crachin qui enveloppait le Douaisis entre septembre et mai. Avec le temps, la mère et la fille avaient fini par se ressembler. Les mêmes rides, le même accablement, la même blouse en nylon à fleurs.
Elles circulaient entre Seclin, Douai et Flers. Un coup de Klaxon annonçait leur arrivée. La camionnette maculée de boue se garait sur la place du village. La mère ou la fille faisait coulisser d’un geste sec la porte latérale puis servait les clients, en file indienne, emmitouflés dans leur veste de laine et dans leur silence.
On venait chercher un litre de lait encore mousseux, une motte de beurre, une botte de radis, des carottes, quelques kilos de patates. Les formules de politesse se figeaient dans la bouche à cause de la froidure. Les deux femmes dans la camionnette, le dos cassé en deux, s’affairaient. « Chte veut un chtiot peu de crème ? » « Chte met un kilo d’plus ? »
Parfois, un rai de soleil blanc traversait toute cette grisaille, faisait fleurir un sourire sur les visages couperosés suscitant un début de conversation. Mais bien vite, les nuages ardoise couvraient de leur ombre la place du village. Chacun d’un pas rapide se pressait pour regagner sa ferme. On entendait chuinter la porte coulissante de la camionnette, le moteur expectorait. La Citroën redémarrait péniblement et reprenait cahin-caha la route pavée.

samedi 8 février 2014

Cicatrices

 

Il y a cette première cicatrice universelle, existentielle. Celle qui témoigne de ta venue au monde. Ce nœud tirbouchonné de chair qui te fascine depuis l’enfance.

Pendant longtemps tu l’as qualifié de « toutou », un nom un peu ridicule dont une nounou avait du affubler cet orifice à l’heure du bain. Ta sœur et toi vous amusiez à le mesurer avec l’auriculaire, chacune prétendant que le sien était le plus profond, jusqu’au jour où, une amie annonça solennellement que le sien était sans fond. Cette confidence vous avait plongé dans un abyme de réflexion où se mêlaient effroi et admiration.

Puis il y a ce mince filet blanc sur ton avant-bras droit, trace indélébile d’un morceau d’une fenêtre du Collège Saint-Paul. Tu vois précisément le bout de verre fiché dans ton bras, tu entends les hurlements de ta meilleure amie de l’époque, mais les circonstances de l’accident, faute de transmission, restent un mystère.

Le minuscule trou à la base de ta narine droite : un souvenir de varicelle. Il paraît qu’il fallut te ligoter au lit pour empêcher que ton visage soit grêlé de trous similaires.

Toujours à droite, la cicatrice de l’appendicite ne t’évoque que de bons souvenirs. Les infirmières au petit soin, l’attention de tes parents, les visites et exit la petite sœur. Tu n’es même pas inquiète : ton père est médecin, tes oncles curés. Rien ne peut t’arriver.

Années 1980. Tu shootes, tu tombes et ton cubitus se brise. Tu escalades, tu dévisses, ton tibia droit se casse. Tu montes une échelle, tu loupes un barreau et ton petit doigt reste irrémédiablement tordu.

Années 2000. La malléole externe encore, double fracture avec déplacement, là c’est plus grave. Les pompiers découpent ta botte, les urgences, l’attente, la douleur, pas de lit, tu patientes toute la nuit dans le couloir de l’hôpital Saint-Antoine. Tu entends un clochard galeux insulter les médecins, tu vois des infirmiers pousser le brancard d’une vieille dame dans un local à balais. C’est la Cour des Miracles. Tu refuses d’être charcutée dans cet hôpital parisien où, par manque de lits, on te laisse toute la nuit dans le couloir.  Tu appelles ton père. Sa voix chaleureuse. Tu as déjà moins mal. Le lendemain, il vient te chercher. Tu seras opérée en province, chez toi, à Lille par un de ses amis. La liquette blanche préopératoire souligne ton tain halé, alors le chirurgien pense à une fracture liée à une chute de ski. En réalité ton accident est moins glorieux. Dans une rue de Paris, tu lisais, tu es tombé sur une bite en béton. Ça fait rire l’anesthésiste.

La cicatrice mesure 2 cm. Tu te balades avec une plaque métallique qui fait sonner les portiques dans tous les aéroports. Les douaniers cubains sont perplexes, les Egyptiens rigolent, Les Françaises demeurent impassibles.
Tu retrouveras la clinique Saint-Luc, les chirurgiens et l’anesthésiste deux ans plus tard pour ôter toute cette ferraille de ta cheville. Ton compagnon de l’époque t’accompagne. En attendant l’arrivée des brancardiers, vous esquissez dans la chambre de l’hôpital un pas de salsa. Dans le bâtiment en face une malade en pyjama vous observe de sa fenêtre. Elle ignore et toi aussi d’ailleurs que cet homme qui te fait danser te quittera bientôt. Et cette rupture imprimera à ton corps, à ton âme, à ton être tout entier une profonde cicatrice, invisible, dévastatrice.

samedi 4 janvier 2014

Petites-déjeuners



La cuisine de Lille est carrelée. Il y fait froid même en été et les tabourets obligent à se tenir bien droit. On n’y descend jamais en pyjama mais habillés, brossés, chaussés. Maman a disposé les bols en faïence bleue avec nos prénoms peints en lettres gothiques. Le pain est blanc industriel déjà coupé en tranches. On le trempe dans un lait chicoré en prenant soin de laisser la peau de côté. Ni croissant ni céréales, même pas le dimanche ou en vacance comme chez ma copine Myriam. Atteinte du syndrome des enfants de la guerre, ma mère exclut le superflu. Le petit déjeuner de mon enfance c’est pain beurre et ça suffit.



J’ai 14 ans et ma correspondante anglaise 60. C’est en débarquant du ferry à Douvres que je découvre la différence d’âge. Mrs Clemow est une femme sophistiquée qui cligne des yeux quand elle explique la signification d’une expression. Le petit déjeuner chez elle est une célébration. J’en profite dans tous les sens du terme. La veille, elle prend la commande : œufs mollet, à la coques, au plat ou en omelette. J’alterne. Le thé est en feuilles, la théière préalablement ébouillantée. Sur un set de table, dans une salle à manger lambrissée, Mrs Clemow dispose l’assiette creuse pour le weetabix, le pot de lait argenté, le beurrier en porcelaine, les bocaux de confitures multicolores. Je commence à apprécier l’amertume de la marmelade d’orange. Je mûris, je grandis et je grossis.



La cantine du foyer de jeunes filles rue Notre-Dame-des-Champs est immense, glaciale. A peine levées, les filles semblent sortir de chez le coiffeur, sauf moi avec mes cheveux gras et raide. Pour le petit-déjeuner, on se place moins par affinité que par castes estudiantines (médecine, prépa, fac). Les parents paient une fortune mais les sœurs du foyers sont radines : elles comptent les morceaux de baguette per capita. Pendant la période d’examens, ces bonnes chrétiennes rajoutent quelques tranches de pain de mie à la panière. On complète avec nos provisions personnelles. Chacune cantine en plaçant ses victuailles dans un frigidaire à l’étage. Il faut les mettre dans un teperwear étiqueté à son nom sinon ça disparaît la nuit et le petit déjeuner s’avère encore plus lourd à digérer sous les regards suspicieux des filles. Au bout de six mois, on a repéré les anorexiques et les boulimiques. Moi je me terre dans le silence ayant insisté, supplié de monter à Paris, j’assume. Et puis, un jour de printemps je découvre l’antidote : je découche et savoure mon premier croissant au zinc, perchée sur un haut tabouret, sous l’œil bienveillant du bistrotier. Aujourd’hui encore, dès que je m’installe dans un Balto quelconque, c’est une bouffée de liberté.



A Damas, je loge chez un couple de retraité. Elle caquette et harcèle son mari. Je devrais être fin prête pour l’examen d’arabe rien qu’à écouter leur vocabulaire fleuri. Mais je préfère échapper à ces disputes incessantes, j’attends leur départ avant de me lever pour préparer le petit-déjeuner. Faire bouillir l’eau dans une cafetière en cuivre, ajouter une cuillère de café à la cardamome, laver les fruits au savon vaisselle comme mon hôtesse me l’a apprit, sortir la pita qu’elle a mise au frais, la recouvrir de labne et la rouler en crêpe. J’ai posé la radio sur la table en formica, branchée sur RFI, le cordon ombilicale qui me relit à la France.



Le café s’appelle la Tête à l’Anvers. Je ne commande plus, le patron me sers d’emblée un café allongé et une demie baguette beurré. Il faut que j’arrive tôt pour monopoliser Libération, sinon c’est le prof d’histoire du lycée voisin qui me le pique et ça me met en rogne dès le matin. Quand les brioches sont cuites, le patron s’assoit pour causer. On commente l’actualité, nos amours et celles du quartier. Ou alors c’est le banquier qui prend son crème avec un croissant en m’entretenant du CAC 40. Je hoche la tête, sans rien comprendre mais j’aime le timbre de sa voix. Souvent, il commande un pain au lait pour son chien Jules en dissertant sur les écarts de salaire. Chacun s’assoit à une table attitrée quitte à effectuer une transhumance temporaire si un ragot croustillant émoustille sa curiosité. Détaillés de la tête au pied, les nouveaux se sentent étrangers s’excusant presque de nous déranger. Nous les chouchoutée à la chouquette, tellement fiers d’être des habitués.



Je pousse le volume de France-Culture à fond pour qu’elle se réveille. Pyjama à l’envers, sans lunettes, ma soeur débarque dans la cuisine munie de sa pince à épiler. Elle profite du petit-déjeuner pour éliminer tous les poils récalcitrants de ses mollets, je ne moufte pas, c’est notre secret de famille. Je lui ai préparé un bol de bouilli, régression alimentaire qu’elle légitime en invoquant sa préparation intensive aux concours. Je la bichonne comme une future championne. Normale, c’est ma cadette. Un matin, elle a résisté à l’appel de France-Culture alors j’ai poussé la porte découvrant avec stupeur une couette en forme de chameau à deux bosses. Trois ans plus tard, j’étais témoin à leur mariage.



Et puis il y a les petits déjeuners avec toi. Trop rares, trop courts. Pour profiter de ta présence plus longtemps, je ruse, je charge le plateau, je fais durer. C’est la course contre la montre. J’ai le cœur qui se serre dès la première bouchée car je sais que tu vas partir et que je vais entrer en attente. Certains matins, tu proposes des œufs au plat. Tu t’appliques, je le vois. T’es pudique, je le sais. Alors même si je n’ai pas faim, j’accepte. On ne refuse pas une telle déclaration d’amour.