Oui, da, ya, aïwa, evet, si, yes
Oui-Oui, petit lutin de mon enfance
Oui-mais, pour dire non jamais
Oui-oui-oui, qui signifie que l'on s'ennuie
Oui, aveu arraché, extorqué
Oui, franc et massif,
Oui, en bleu de travail, usé par un emploi quotidien
Et le grand OUI à l'amour de sa vie
lundi 19 mai 2014
vendredi 9 mai 2014
Rouge baiser
Elle remonte à pas rapides la rue
des Martyrs. Corps penché en avant, les Stiletto qui claquent sur le pavé. Coup
d’œil dans la vitrine de chez Babou pour vérifier son allure. Cheveu noir
presque luisant comme un casque de déesse grecque, rouge à lèvres épais,
dessinant une bouche charnue, frange impeccable au-dessus de cils alourdis par
le mascara.
Elle est sortie au métro
Saint-Georges, a grimpé les escaliers en colimaçon sur la pointe des pieds afin
de conserver le galbe de ses mollets. Marie aime marcher avant de s’enfermer
jusqu’à la pause de midi – si pause il y a. La jeune femme resserre la ceinture
de son french-coat écarlate avant de pousser la porte du Balto qui fait le coin
avec la rue Lepic.
Son regard balaie l’espace du bar.
Pas d’importun. Elle se hisse sur un tabouret face au comptoir, le dos bien
droit. « Un café noisette et un croissant, s’il vous plait » Avec
sa petite cuillère, dont elle a vérifié auparavant la propreté, elle ote la
mousse amère à la surface du café, boit une gorgée, dépiaute le croissant en
partant de la pointe, l’ébroue pour faire tomber les miettes, boit une autre
gorgée. Le bistrotier respecte le silence qu’elle installe dès qu’elle entre
quelque part. Cette bulle invisible la protège, la sépare aussi. Elle a imprimé sur sa tasse un baiser rouge vif
qu’elle regarde avec satisfaction puis d’un coup sec, ouvre la glissière de son
sac, pioche 3 euros dans son porte-monnaie. Une volte-face, et la voilà à
nouveau trottinant droit devant jusqu’à l’Institut.
Les coiffeurs, déjà à leurs postes,
époussettent les tablettes qui forment la base des glaces en abyme du salon.
Marie lance un bonjour à la volée puis descend au sous-sol. Cette cave en
pierre de taille est son domaine, c’est elle qui a suggéré de ne pas les
peindre. Ôter les Stiletto, plier le chemisier, enfiler le T-shirt noir où la
marque Carita s’étale au niveau de la poitrine. Elle mettra la blouse plus
tard. Précise et rapide, l’esthéticienne installe ses instruments de travail
autour d’elle afin d’éviter les allers-venues. Elle s’épargne toute perte
d’énergie inutile afin de tenir jusqu’au soir. Sa première cliente arrive dans
cinq minutes. Une épilation jambe entière, maillot, aisselle. Faire chauffer la
cire, poser la pince à épiler à portée de main, préparer les serviettes dont
elle a vérifié la blancheur, enfin allumer une bougie comme l’a conseillé la
formatrice au cours de son dernier stage.
Marie redessine sa bouche cerise et
charbonne son regard.
Elle est
prête.
jeudi 24 avril 2014
J'aurais aimé
Moi, j’aurais aimé qu’il vive davantage que le temps d’une journée. J’aurais aimé tricoter un petit bonnet
blanc, comme j’avais vu le faire ma grand-mère à chaque naissance dans la
famille. J’aurais aimé observer la corolle délicate de ses oreilles et caresser
le duvet blond sur son front. Je lui aurais prêté Pompon, petit âne pour lui apprendre à lire avant tout le monde.
Avec ma sœur, il y aurait eu quelques embrouilles. Des jalousies vite oubliées.
Trio fraternel, à la vie à la mort, avec piqure au bout du doigt pour partager
notre sang. J’aurais aimé rire de ses bêtises et puis le consoler. J’aurais
préparé, c’est sûr, les gâteaux de ses anniversaires, lui promettant qu’un
jour, il aurait le même âge et que l’on serait alors jumeaux. J’aurais aimé
qu’il m’interroge pour une coupe de cheveu ou une coupe de jean. Je lui aurais
dit : il faut, tu devrais, je te conseille et il aurait claqué la porte.
Il m’aurait fait danser en début de soirée avant d’inviter d’autres filles. Et au
bout de la nuit, dans la cuisine, on aurait picolé en cachette jusqu’à
plus soif, en partageant nos secrets, les vrais et puis les autres. J’aurais
été fier de dire mon frère, mon frérot, mon frangin, my brother, mon frelot,
François.
J’aurais aimé être un peu sa seconde mère, un peu son amie et tout à fait sa sœur.
J’aurais aimé être un peu sa seconde mère, un peu son amie et tout à fait sa sœur.
lundi 21 avril 2014
Fragilités
Budapest, les thermes de Szechenyi. Hiver 2014.
Des fumerolles blanches s’élèvent au-dessus de l’eau turquoise des bassins. La température extérieure avoisine les – 5 degrés. En maillot de bain, à l’intérieur du bâtiment néo-renaissance des thermes, tu hésites. Un pas dehors. Le sol est glacé. Tu t’élances. Attention, ne pas courir, ne pas glisser. Ta peau frissonne au moindre souffle d’air. Dix mètres, cinq mères, trois mètres. L’eau du premier bassin est à 38 degrés. Tes muscles bandés comme un arc se détendent au contact de cette chaleur aqueuse. A travers l’écharpe de brume qui flotte sur le bassin, tu tentes de repérer sa silhouette. En vain. La vapeur d’eau, ta myopie, les échanges en hongrois entre les baigneurs, tout contribue à rendre cet environnement angoissant. Jusqu’au moment où enfin, tu l’aperçois. Son grand corps blanc, son air perdu, en quête… Une vague de tendresse envahit tout ton être comme une liqueur forte.
Les Alpes, vallée du Vénéon. Eté
1977.
Le lac scintille sous le soleil du mois d’août. Le Lac de Lauvitel à 1350 mètres d’altitude. Oncle Jacques a pris le pari de le traverser à la nage. Quelques marcheurs se sont arrêtés pour assister à son exploit. Assis sur les rochers, ils forment un public, silencieux. J’ai terminé mon sandwich au saucisson et je guette le visage crispé de l’oncle André puis celui de Tante Annie qui l’est tout autant. On entend les coassements de gros choucas noir et parfois le sifflement d’une marmotte. Malgré mon pull en laine rouge, j’ai froid. J’essaie de ne pas claquer des dents pour ne pas ajouter de la difficulté au défi relevé par mon oncle. Il a mis un peu d’eau sur sa nuque comme ma mère le recommande chaque fois qu’on se baigne pour éviter de subir une électrocution et couler à pic. Maman murmure ses inquiétudes à mon père, qui tente une de ces blagues dont il a le secret mais cette fois, son bon mot ne fait rire personne. Je fixe la bedaine de mon oncle vaguement rassuré par tout ce gras censé le protéger du froid. Oncle Jacques a fait la Dibona, le Mont-Blanc, la Meije et même le Kilimandjaro en Afrique. Petit et gros, tout le monde dit qu’il devient un elfe dès qu’il touche un rocher. Mais là, au bord de l’eau du Lauvitel, l’Oncle Jacques me semble terriblement humain.
Le lac scintille sous le soleil du mois d’août. Le Lac de Lauvitel à 1350 mètres d’altitude. Oncle Jacques a pris le pari de le traverser à la nage. Quelques marcheurs se sont arrêtés pour assister à son exploit. Assis sur les rochers, ils forment un public, silencieux. J’ai terminé mon sandwich au saucisson et je guette le visage crispé de l’oncle André puis celui de Tante Annie qui l’est tout autant. On entend les coassements de gros choucas noir et parfois le sifflement d’une marmotte. Malgré mon pull en laine rouge, j’ai froid. J’essaie de ne pas claquer des dents pour ne pas ajouter de la difficulté au défi relevé par mon oncle. Il a mis un peu d’eau sur sa nuque comme ma mère le recommande chaque fois qu’on se baigne pour éviter de subir une électrocution et couler à pic. Maman murmure ses inquiétudes à mon père, qui tente une de ces blagues dont il a le secret mais cette fois, son bon mot ne fait rire personne. Je fixe la bedaine de mon oncle vaguement rassuré par tout ce gras censé le protéger du froid. Oncle Jacques a fait la Dibona, le Mont-Blanc, la Meije et même le Kilimandjaro en Afrique. Petit et gros, tout le monde dit qu’il devient un elfe dès qu’il touche un rocher. Mais là, au bord de l’eau du Lauvitel, l’Oncle Jacques me semble terriblement humain.
jeudi 17 avril 2014
Le tour de jardin
Je l’ai épousée parce que son père m’a convié à un tour de jardin.
C’était en 1959, un dimanche de mai
ensoleillé. Je m’étais rendu comme chaque semaine dans sa famille pour le
déjeuner. J’y allais toujours avec un peu d’appréhension. Affronter le père
dans son costume trois-pièces les neuf frères et sœurs, l’oncle curé, la tante
Antoinette sourde mais pas muette, les domestiques, l’argenterie, le cristal,
le petit verre de genièvre avant le scrabble… Ce rituel comme une série
d’obstacles avant que l’on m’autorise à retrouver Marie-Claire, seul à seul
dehors. Nous déambulions alors quelques heures dans les rues de Lille. Et je
repartais le soir, directement dans ma chambre d’étudiant en centre-ville.
Ce dimanche-là, elle m’avait ouvert
la porte légèrement contrariée. Elle portait une robe de percale bleue pâle,
cintrée, et un collier de perles que lui avait offert son père pour ses 18 ans.
A peine avais-je mis un pied dans le vestibule sombre de la demeure bourgeoise
que le père m’invitait à un tour de jardin.
Dans la famille Delannoy, le
jardinage relevait du sacré. Tailler les haies au cordeau, choisir des variétés
de plantes afin de garantir une floraison tout au long de l’année, tondre la
pelouse bien au ras, « comme les Anglais »… Faire un tour de jardin, c’était par conséquent un
rituel quasi religieux. On pénétrait dans l’espace des confidences : la
maladie de l’oncle Albert, les mauvais résultats de la papeterie familiale,
l’héritage de tante Mimi… Je n’avais jamais eu, jusqu’à ce jour, le privilège
de ce tour familial et m’en portais fort bien.
J’aimais la compagnie de
Marie-Claire, sa curiosité intellectuelle avait contribué à éveiller la mienne,
sa culture m’impressionnait. Nous éprouvions ainsi un grand plaisir à discuter
des heures dans les cafés lillois. Mais l’un comme l’autre redoutions le carcan
de tout engagement. Nous en avions déjà discuté : pas de mariage, pas
d’enfants.
Ce dimanche-là donc, passée la
roseraie, Monsieur Delannoy me demanda tout de go : « Quelles sont
vos intentions, jeune homme ? Marie-Claire étant ma fille aînée, elle doit
montrer l’exemple, vous comprenez. Vous fréquentez la maison déjà depuis
quelques mois. Il vous faut prendre un parti ».
Nous
étions arrivés au bout du jardin, près des serres quand je lui ai déclaré,
fébrile : « Père, je vous demande la main de votre fille ». Il me fit
l’accolade. Restait à annoncer la « bonne nouvelle » à Marie-Claire.
mercredi 16 avril 2014
Rue Cail
Comment décrire la rue Cail ?
On pourrait commencer comme cela.
Depuis le 20 juillet 1868, la voie porte le nom de l'entrepreneur,
constructeur, mécanicien français Jean-François Cail. On évoquerait l’époque haussmannienne, les transformations
urbanistiques du Second Empire, les immeubles blonds dont seuls les deuxièmes
et cinquième étages disposent d’un balcon. Il faudrait retrouver les
personnalités du monde des Lettres et de la Musique qui y ont séjourné Inscrire
ainsi la rue dans l’Histoire avec un grand H.
Mais on pourrait commencer comme
cela. Placer le curseur dans les années 1960, à l’époque où les passant
pouvaient entendre le bourdonnement des rotatives, la rue comptant alors
plusieurs imprimeries. Il faudrait faire parler les anciens, interroger le
fleuriste qui a pris sa retraite. Questionner plus avant Fadila, installée dans
le Xe arrondissement depuis son départ d’Algérie et qui raconte les femmes de
la rue Cail, écossant leurs petits pois sur leur pas-de-porte comme au bled.
C’était le temps d’un Paris ouvrier, populaire, habités par des artisans et des
petites entrepreneurs.
Mais on pourrait commencer comme
cela, dans les années 1980, quand le président Mitterrand aurait fréquenté le n°23 de la rue Cail, développer ensuite sur ses amours
clandestines. Ou la décrire plus près de nous, au tournant du siècle, lorsque
les Indiens avec leurs valises de cash ont racheté la boucherie puis la
cordonnerie, puis l’école de fleuristes. On pourrait alors raconter la rue Cail
actuelle avec ses restaurants de thalis, ses magasins de saris et les efforts
onéreux de la mairie pour végétaliser l’ensemble.
Mais on pourrait commencer comme
cela : j’ai connu la rue Cail lorsqu’il m’a invité la toute première fois
chez lui. C’était un soir de mai. J’ai choisi d’y aller à pied pour apprivoiser son territoire. J’ai
longé l’hôpital de La Riboisière, marché sur le pont qui surplombe la gare du
Nord, tourné au moment où le boulevard de La Chapelle croise la rue du Faubourg
Saint-Martin, pris un thé au bar des Bouffes du Nord. Je voulais gagner du
temps, surprise de me retrouver devant toutes les enseignes en tamoul, ambiance
asiatique. Cet exotisme m’a rassuré. Et j’ai sonné au n° 10.
vendredi 28 mars 2014
La vie en fuite
Il est devenu semblable à un
immeuble hanté par un locataire dont il ignore tout. Le matin au lever, il erre
entre les bribes de souvenirs d’hier, avant de se retrouver face à des
images d’un passé beaucoup plus lointain. Le reste s’effrite, se perd dans un
dédale sans fin ni sens. Il tente de sauver du naufrage des parcelles de
mémoire en écrivant ses faits et gestes sur des post-it en couleurs éparpillés
à travers les pièces de la maison. Depuis quelque temps, il collectionne tickets
de restaurants, billets de cinéma, étiquettes d’acquisitions récentes… La
contemplation d’une fleur séchée ou un coquillage lui procure des émotions dont
il ne parvient pas à retrouver la source. Il n’est plus qu’un décalque de
lui-même. Le jour est sa nuit. La confusion qu’il tente de masquer en abusant
de phrases toute faite l’isole encore davantage, le fait passer pour
quelqu’un dépourvu de caractère, sans personnalité. Son séjour en terre
étrangère le contraint à espacer les rencontres, il préfère se retirer dans son
désert intérieur. Et quand la
douleur est trop forte, il traque dans les sillons de ses rides le mystère de
cette vie en fuite.
lundi 24 mars 2014
La camionnette
Elles allaient d’un village à
l’autre dans une vieille camionnette Citroën grise. Grise comme le crachin qui
enveloppait le Douaisis entre septembre et mai. Avec le temps, la mère et la
fille avaient fini par se ressembler. Les mêmes rides, le même accablement, la
même blouse en nylon à fleurs.
Elles circulaient entre Seclin,
Douai et Flers. Un coup de Klaxon annonçait leur arrivée. La camionnette
maculée de boue se garait sur la place du village. La mère ou la fille
faisait coulisser d’un geste sec la porte latérale puis servait les clients, en
file indienne, emmitouflés dans leur veste de laine et dans leur silence.
On venait chercher un litre de lait
encore mousseux, une motte de beurre, une botte de radis, des carottes,
quelques kilos de patates. Les formules de politesse se figeaient dans la
bouche à cause de la froidure. Les deux femmes dans la camionnette, le dos
cassé en deux, s’affairaient. « Chte veut un chtiot peu de
crème ? » « Chte met un kilo d’plus ? »
Parfois, un rai de soleil blanc
traversait toute cette grisaille, faisait fleurir un sourire sur les visages
couperosés suscitant un début de conversation. Mais bien vite, les nuages ardoise
couvraient de leur ombre la place du village. Chacun d’un pas rapide se
pressait pour regagner sa ferme. On entendait chuinter la porte coulissante de
la camionnette, le moteur expectorait. La Citroën redémarrait péniblement et
reprenait cahin-caha la route pavée.
samedi 8 février 2014
Cicatrices
Il y a cette première cicatrice
universelle, existentielle. Celle qui témoigne de ta venue au monde. Ce nœud
tirbouchonné de chair qui te fascine depuis l’enfance.
Pendant longtemps tu l’as qualifié
de « toutou », un nom un peu ridicule dont une nounou avait du
affubler cet orifice à l’heure du bain. Ta sœur et toi vous amusiez à le mesurer
avec l’auriculaire, chacune prétendant que le sien était le plus profond,
jusqu’au jour où, une amie annonça solennellement que le sien était sans fond.
Cette confidence vous avait plongé dans un abyme de réflexion où se mêlaient
effroi et admiration.
Puis il y a ce mince filet blanc
sur ton avant-bras droit, trace indélébile d’un morceau d’une fenêtre du
Collège Saint-Paul. Tu vois précisément le bout de verre fiché dans ton bras,
tu entends les hurlements de ta meilleure amie de l’époque, mais les
circonstances de l’accident, faute de transmission, restent un mystère.
Le minuscule trou à la base de ta
narine droite : un souvenir de varicelle. Il paraît qu’il fallut te
ligoter au lit pour empêcher que ton visage soit grêlé de trous similaires.
Toujours à droite, la cicatrice de
l’appendicite ne t’évoque que de bons souvenirs. Les infirmières au petit soin,
l’attention de tes parents, les visites et exit la petite sœur. Tu n’es même
pas inquiète : ton père est médecin, tes oncles curés. Rien ne peut
t’arriver.
Années 1980. Tu shootes, tu tombes
et ton cubitus se brise. Tu escalades, tu dévisses, ton tibia droit se casse.
Tu montes une échelle, tu loupes un barreau et ton petit doigt reste
irrémédiablement tordu.
Années 2000. La malléole externe
encore, double fracture avec déplacement, là c’est plus grave. Les pompiers
découpent ta botte, les urgences, l’attente, la douleur, pas de lit, tu
patientes toute la nuit dans le couloir de l’hôpital Saint-Antoine. Tu entends
un clochard galeux insulter les médecins, tu vois des infirmiers pousser le
brancard d’une vieille dame dans un local à balais. C’est la Cour des Miracles.
Tu refuses d’être charcutée dans cet hôpital parisien où, par manque de lits, on
te laisse toute la nuit dans le couloir.
Tu appelles ton père. Sa voix chaleureuse. Tu as déjà moins mal. Le
lendemain, il vient te chercher. Tu seras opérée en province, chez toi, à Lille
par un de ses amis. La liquette blanche préopératoire souligne ton tain halé,
alors le chirurgien pense à une fracture liée à une chute de ski. En réalité
ton accident est moins glorieux. Dans une rue de Paris, tu lisais, tu es tombé
sur une bite en béton. Ça fait rire l’anesthésiste.
La cicatrice mesure 2 cm. Tu te
balades avec une plaque métallique qui fait sonner les portiques dans tous les
aéroports. Les douaniers cubains sont perplexes, les Egyptiens rigolent, Les
Françaises demeurent impassibles.
Tu
retrouveras la clinique Saint-Luc, les chirurgiens et l’anesthésiste deux ans
plus tard pour ôter toute cette ferraille de ta cheville. Ton compagnon de
l’époque t’accompagne. En attendant l’arrivée des brancardiers, vous esquissez
dans la chambre de l’hôpital un pas de salsa. Dans le bâtiment en face une
malade en pyjama vous observe de sa fenêtre. Elle ignore et toi aussi
d’ailleurs que cet homme qui te fait danser te quittera bientôt. Et cette
rupture imprimera à ton corps, à ton âme, à ton être tout entier une profonde
cicatrice, invisible, dévastatrice.
samedi 4 janvier 2014
Petites-déjeuners
La cuisine de Lille est carrelée.
Il y fait froid même en été et les tabourets obligent à se tenir bien droit. On
n’y descend jamais en pyjama mais habillés, brossés, chaussés. Maman a disposé
les bols en faïence bleue avec nos prénoms peints en lettres gothiques. Le pain
est blanc industriel déjà coupé en tranches. On le trempe dans un lait chicoré
en prenant soin de laisser la peau de côté. Ni croissant ni céréales, même pas
le dimanche ou en vacance comme chez ma copine Myriam. Atteinte du syndrome des
enfants de la guerre, ma mère exclut le superflu. Le petit déjeuner de mon
enfance c’est pain beurre et ça suffit.
J’ai 14 ans et ma
correspondante anglaise 60. C’est en débarquant du ferry à Douvres que je
découvre la différence d’âge. Mrs Clemow est une femme sophistiquée qui cligne
des yeux quand elle explique la signification d’une expression. Le petit
déjeuner chez elle est une célébration. J’en profite dans tous les sens du
terme. La veille, elle prend la commande : œufs mollet, à la coques, au
plat ou en omelette. J’alterne. Le thé est en feuilles, la théière
préalablement ébouillantée. Sur un set de table, dans une salle à manger
lambrissée, Mrs Clemow dispose l’assiette creuse pour le weetabix, le pot de
lait argenté, le beurrier en porcelaine, les bocaux de confitures multicolores.
Je commence à apprécier l’amertume de la marmelade d’orange. Je mûris, je grandis
et je grossis.
La cantine du foyer de
jeunes filles rue Notre-Dame-des-Champs est immense, glaciale. A peine levées,
les filles semblent sortir de chez le coiffeur, sauf moi avec mes cheveux gras
et raide. Pour le petit-déjeuner, on se place moins par affinité que par castes
estudiantines (médecine, prépa, fac). Les parents paient une fortune mais les
sœurs du foyers sont radines : elles comptent les morceaux de baguette per
capita. Pendant la période d’examens, ces bonnes chrétiennes rajoutent quelques
tranches de pain de mie à la panière. On complète avec nos provisions
personnelles. Chacune cantine en plaçant ses victuailles dans un frigidaire à
l’étage. Il faut les mettre dans un teperwear étiqueté à son nom sinon ça
disparaît la nuit et le petit déjeuner s’avère encore plus lourd à digérer sous
les regards suspicieux des filles. Au bout de six mois, on a repéré les anorexiques
et les boulimiques. Moi je me terre dans le silence ayant insisté, supplié de
monter à Paris, j’assume. Et puis, un jour de printemps je découvre
l’antidote : je découche et savoure mon premier croissant au zinc, perchée
sur un haut tabouret, sous l’œil bienveillant du bistrotier. Aujourd’hui
encore, dès que je m’installe dans un Balto quelconque, c’est une bouffée de
liberté.
A Damas, je loge chez un
couple de retraité. Elle caquette et harcèle son mari. Je devrais être fin
prête pour l’examen d’arabe rien qu’à écouter leur vocabulaire fleuri. Mais je
préfère échapper à ces disputes incessantes, j’attends leur départ avant de me
lever pour préparer le petit-déjeuner. Faire bouillir l’eau dans une cafetière
en cuivre, ajouter une cuillère de café à la cardamome, laver les fruits au
savon vaisselle comme mon hôtesse me l’a apprit, sortir la pita qu’elle a mise
au frais, la recouvrir de labne et la rouler en crêpe. J’ai posé la radio sur
la table en formica, branchée sur RFI, le cordon ombilicale qui me relit à la
France.
Le café s’appelle la Tête à
l’Anvers. Je ne commande plus, le patron me sers d’emblée un café allongé et une
demie baguette beurré. Il faut que j’arrive tôt pour monopoliser Libération, sinon c’est le prof d’histoire du lycée voisin qui
me le pique et ça me met en rogne dès le matin. Quand les brioches sont
cuites, le patron s’assoit pour causer. On commente l’actualité, nos amours et
celles du quartier. Ou alors c’est le banquier qui prend son crème avec un
croissant en m’entretenant du CAC 40. Je hoche la tête, sans rien comprendre mais
j’aime le timbre de sa voix. Souvent, il commande un pain au lait pour son
chien Jules en dissertant sur les écarts de salaire. Chacun s’assoit à une
table attitrée quitte à effectuer une transhumance temporaire si un ragot
croustillant émoustille sa curiosité. Détaillés de la tête au pied, les
nouveaux se sentent étrangers s’excusant presque de nous déranger. Nous les chouchoutée
à la chouquette, tellement fiers d’être des habitués.
Je pousse le volume de
France-Culture à fond pour qu’elle se réveille. Pyjama à l’envers, sans
lunettes, ma soeur débarque dans la cuisine munie de sa pince à épiler. Elle
profite du petit-déjeuner pour éliminer tous les poils récalcitrants de ses
mollets, je ne moufte pas, c’est notre secret de famille. Je lui ai préparé un
bol de bouilli, régression alimentaire qu’elle légitime en invoquant sa
préparation intensive aux concours. Je la bichonne comme une future championne.
Normale, c’est ma cadette. Un matin, elle a résisté à l’appel de France-Culture
alors j’ai poussé la porte découvrant avec stupeur une couette en forme de
chameau à deux bosses. Trois ans plus tard, j’étais témoin à leur mariage.
Et puis il y a les petits
déjeuners avec toi. Trop rares, trop courts. Pour profiter de ta présence plus
longtemps, je ruse, je charge le plateau, je fais durer. C’est la course contre
la montre. J’ai le cœur qui se serre dès la première bouchée car je sais que tu
vas partir et que je vais entrer en attente. Certains matins, tu proposes des
œufs au plat. Tu t’appliques, je le vois. T’es pudique, je le sais. Alors même si
je n’ai pas faim, j’accepte. On ne refuse pas une telle déclaration d’amour.
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