jeudi 24 avril 2014

J'aurais aimé



Moi, j’aurais aimé qu’il vive davantage que le temps d’une journée. J’aurais aimé tricoter un petit bonnet blanc, comme j’avais vu le faire ma grand-mère à chaque naissance dans la famille. J’aurais aimé observer la corolle délicate de ses oreilles et caresser le duvet blond sur son front. Je lui aurais prêté Pompon, petit âne pour lui apprendre à lire avant tout le monde. Avec ma sœur, il y aurait eu quelques embrouilles. Des jalousies vite oubliées. Trio fraternel, à la vie à la mort, avec piqure au bout du doigt pour partager notre sang. J’aurais aimé rire de ses bêtises et puis le consoler. J’aurais préparé, c’est sûr, les gâteaux de ses anniversaires, lui promettant qu’un jour, il aurait le même âge et que l’on serait alors jumeaux. J’aurais aimé qu’il m’interroge pour une coupe de cheveu ou une coupe de jean. Je lui aurais dit : il faut, tu devrais, je te conseille et il aurait claqué la porte. Il m’aurait fait danser en début de soirée avant d’inviter d’autres filles. Et au bout de la nuit, dans la cuisine, on aurait picolé en cachette jusqu’à plus soif, en partageant nos secrets, les vrais et puis les autres. J’aurais été fier de dire mon frère, mon frérot, mon frangin, my brother, mon frelot, François.
J’aurais aimé être un peu sa seconde mère, un peu son amie et tout à fait sa sœur.

lundi 21 avril 2014

Fragilités



Budapest, les thermes de Szechenyi. Hiver 2014.
Des fumerolles blanches s’élèvent au-dessus de l’eau turquoise des bassins. La température extérieure avoisine les – 5 degrés. En maillot de bain, à l’intérieur du bâtiment néo-renaissance des thermes, tu hésites. Un pas dehors. Le sol est glacé. Tu t’élances. Attention, ne pas courir, ne pas glisser. Ta peau frissonne au moindre souffle d’air. Dix mètres, cinq mères, trois mètres. L’eau du premier bassin est à 38 degrés. Tes muscles bandés comme un arc se détendent au contact de cette chaleur aqueuse. A travers l’écharpe de brume qui flotte sur le bassin, tu tentes de repérer sa silhouette. En vain. La vapeur d’eau, ta myopie, les échanges en hongrois entre les baigneurs, tout contribue à rendre cet environnement angoissant. Jusqu’au moment où enfin, tu l’aperçois. Son grand corps blanc, son air perdu, en quête… Une vague de tendresse envahit tout ton être comme une liqueur forte. 

Les Alpes, vallée du Vénéon. Eté 1977.  
Le lac scintille sous le soleil du mois d’août. Le Lac de Lauvitel à 1350 mètres d’altitude. Oncle Jacques a pris le pari de le traverser à la nage. Quelques marcheurs se sont arrêtés pour assister à son exploit. Assis sur les rochers, ils forment un public, silencieux. J’ai terminé mon sandwich au saucisson et je guette le visage crispé de l’oncle André puis celui de Tante Annie qui l’est tout autant. On entend les coassements de gros choucas noir et parfois le sifflement d’une marmotte. Malgré mon pull en laine rouge, j’ai froid. J’essaie de ne pas claquer des dents pour ne pas ajouter de la difficulté au défi relevé par mon oncle. Il a mis un peu d’eau sur sa nuque comme ma mère le recommande chaque fois qu’on se baigne pour éviter de subir une électrocution et couler à pic. Maman murmure ses inquiétudes à mon père, qui tente une de ces blagues dont il a le secret mais cette fois, son bon mot ne fait rire personne. Je fixe la bedaine de mon oncle vaguement rassuré par tout ce gras censé le protéger du froid. Oncle Jacques a fait la Dibona, le Mont-Blanc, la Meije et même le Kilimandjaro en Afrique. Petit et gros, tout le monde dit qu’il devient un elfe dès qu’il touche un rocher. Mais là, au bord de l’eau du Lauvitel, l’Oncle Jacques me semble terriblement humain.

jeudi 17 avril 2014

Le tour de jardin


Je l’ai épousée parce que son père m’a convié à un tour de jardin.
C’était en 1959, un dimanche de mai ensoleillé. Je m’étais rendu comme chaque semaine dans sa famille pour le déjeuner. J’y allais toujours avec un peu d’appréhension. Affronter le père dans son costume trois-pièces les neuf frères et sœurs, l’oncle curé, la tante Antoinette sourde mais pas muette, les domestiques, l’argenterie, le cristal, le petit verre de genièvre avant le scrabble… Ce rituel comme une série d’obstacles avant que l’on m’autorise à retrouver Marie-Claire, seul à seul dehors. Nous déambulions alors quelques heures dans les rues de Lille. Et je repartais le soir, directement dans ma chambre d’étudiant en centre-ville.
Ce dimanche-là, elle m’avait ouvert la porte légèrement contrariée. Elle portait une robe de percale bleue pâle, cintrée, et un collier de perles que lui avait offert son père pour ses 18 ans. A peine avais-je mis un pied dans le vestibule sombre de la demeure bourgeoise que le père m’invitait à un tour de jardin.
Dans la famille Delannoy, le jardinage relevait du sacré. Tailler les haies au cordeau, choisir des variétés de plantes afin de garantir une floraison tout au long de l’année, tondre la pelouse bien au ras, « comme les Anglais »… Faire un tour de jardin, c’était par conséquent un rituel quasi religieux. On pénétrait dans l’espace des confidences : la maladie de l’oncle Albert, les mauvais résultats de la papeterie familiale, l’héritage de tante Mimi… Je n’avais jamais eu, jusqu’à ce jour, le privilège de ce tour familial et m’en portais fort bien.
J’aimais la compagnie de Marie-Claire, sa curiosité intellectuelle avait contribué à éveiller la mienne, sa culture m’impressionnait. Nous éprouvions ainsi un grand plaisir à discuter des heures dans les cafés lillois. Mais l’un comme l’autre redoutions le carcan de tout engagement. Nous en avions déjà discuté : pas de mariage, pas d’enfants.
Ce dimanche-là donc, passée la roseraie, Monsieur Delannoy me demanda tout de go : « Quelles sont vos intentions, jeune homme ? Marie-Claire étant ma fille aînée, elle doit montrer l’exemple, vous comprenez. Vous fréquentez la maison déjà depuis quelques mois. Il vous faut prendre un parti ».
Nous étions arrivés au bout du jardin, près des serres quand je lui ai déclaré, fébrile : « Père, je vous demande la main de votre fille ». Il me fit l’accolade. Restait à annoncer la « bonne nouvelle » à Marie-Claire.

mercredi 16 avril 2014

Rue Cail

Comment décrire la rue Cail ?

On pourrait commencer comme cela. Depuis le 20 juillet 1868, la voie porte le nom de l'entrepreneur, constructeur, mécanicien français Jean-François Cail.  On évoquerait l’époque haussmannienne, les transformations urbanistiques du Second Empire, les immeubles blonds dont seuls les deuxièmes et cinquième étages disposent d’un balcon. Il faudrait retrouver les personnalités du monde des Lettres et de la Musique qui y ont séjourné Inscrire ainsi la rue dans l’Histoire avec un grand H.

Mais on pourrait commencer comme cela. Placer le curseur dans les années 1960, à l’époque où les passant pouvaient entendre le bourdonnement des rotatives, la rue comptant alors plusieurs imprimeries. Il faudrait faire parler les anciens, interroger le fleuriste qui a pris sa retraite. Questionner plus avant Fadila, installée dans le Xe arrondissement depuis son départ d’Algérie et qui raconte les femmes de la rue Cail, écossant leurs petits pois sur leur pas-de-porte comme au bled. C’était le temps d’un Paris ouvrier, populaire, habités par des artisans et des petites entrepreneurs.

Mais on pourrait commencer comme cela, dans les années 1980, quand le président Mitterrand aurait fréquenté le n°23 de la rue Cail, développer ensuite sur ses amours clandestines. Ou la décrire plus près de nous, au tournant du siècle, lorsque les Indiens avec leurs valises de cash ont racheté la boucherie puis la cordonnerie, puis l’école de fleuristes. On pourrait alors raconter la rue Cail actuelle avec ses restaurants de thalis, ses magasins de saris et les efforts onéreux de la mairie pour végétaliser l’ensemble.

Mais on pourrait commencer comme cela : j’ai connu la rue Cail lorsqu’il m’a invité la toute première fois chez lui. C’était un soir de mai. J’ai choisi d’y aller à pied  pour apprivoiser son territoire. J’ai longé l’hôpital de La Riboisière, marché sur le pont qui surplombe la gare du Nord, tourné au moment où le boulevard de La Chapelle croise la rue du Faubourg Saint-Martin, pris un thé au bar des Bouffes du Nord. Je voulais gagner du temps, surprise de me retrouver devant toutes les enseignes en tamoul, ambiance asiatique. Cet exotisme m’a rassuré. Et j’ai sonné au n° 10.