mercredi 16 avril 2014

Rue Cail

Comment décrire la rue Cail ?

On pourrait commencer comme cela. Depuis le 20 juillet 1868, la voie porte le nom de l'entrepreneur, constructeur, mécanicien français Jean-François Cail.  On évoquerait l’époque haussmannienne, les transformations urbanistiques du Second Empire, les immeubles blonds dont seuls les deuxièmes et cinquième étages disposent d’un balcon. Il faudrait retrouver les personnalités du monde des Lettres et de la Musique qui y ont séjourné Inscrire ainsi la rue dans l’Histoire avec un grand H.

Mais on pourrait commencer comme cela. Placer le curseur dans les années 1960, à l’époque où les passant pouvaient entendre le bourdonnement des rotatives, la rue comptant alors plusieurs imprimeries. Il faudrait faire parler les anciens, interroger le fleuriste qui a pris sa retraite. Questionner plus avant Fadila, installée dans le Xe arrondissement depuis son départ d’Algérie et qui raconte les femmes de la rue Cail, écossant leurs petits pois sur leur pas-de-porte comme au bled. C’était le temps d’un Paris ouvrier, populaire, habités par des artisans et des petites entrepreneurs.

Mais on pourrait commencer comme cela, dans les années 1980, quand le président Mitterrand aurait fréquenté le n°23 de la rue Cail, développer ensuite sur ses amours clandestines. Ou la décrire plus près de nous, au tournant du siècle, lorsque les Indiens avec leurs valises de cash ont racheté la boucherie puis la cordonnerie, puis l’école de fleuristes. On pourrait alors raconter la rue Cail actuelle avec ses restaurants de thalis, ses magasins de saris et les efforts onéreux de la mairie pour végétaliser l’ensemble.

Mais on pourrait commencer comme cela : j’ai connu la rue Cail lorsqu’il m’a invité la toute première fois chez lui. C’était un soir de mai. J’ai choisi d’y aller à pied  pour apprivoiser son territoire. J’ai longé l’hôpital de La Riboisière, marché sur le pont qui surplombe la gare du Nord, tourné au moment où le boulevard de La Chapelle croise la rue du Faubourg Saint-Martin, pris un thé au bar des Bouffes du Nord. Je voulais gagner du temps, surprise de me retrouver devant toutes les enseignes en tamoul, ambiance asiatique. Cet exotisme m’a rassuré. Et j’ai sonné au n° 10.



vendredi 28 mars 2014

La vie en fuite

Il est devenu semblable à un immeuble hanté par un locataire dont il ignore tout. Le matin au lever, il erre entre les bribes de souvenirs d’hier, avant de se retrouver face à des images d’un passé beaucoup plus lointain. Le reste s’effrite, se perd dans un dédale sans fin ni sens. Il tente de sauver du naufrage des parcelles de mémoire en écrivant ses faits et gestes sur des post-it en couleurs éparpillés à travers les pièces de la maison. Depuis quelque temps, il collectionne tickets de restaurants, billets de cinéma, étiquettes d’acquisitions récentes… La contemplation d’une fleur séchée ou un coquillage lui procure des émotions dont il ne parvient pas à retrouver la source. Il n’est plus qu’un décalque de lui-même. Le jour est sa nuit. La confusion qu’il tente de masquer en abusant de phrases toute faite l’isole encore davantage, le fait passer pour quelqu’un dépourvu de caractère, sans personnalité. Son séjour en terre étrangère le contraint à espacer les rencontres, il préfère se retirer dans son désert intérieur.  Et quand la douleur est trop forte, il traque dans les sillons de ses rides le mystère de cette vie en fuite.

lundi 24 mars 2014

La camionnette

Elles allaient d’un village à l’autre dans une vieille camionnette Citroën grise. Grise comme le crachin qui enveloppait le Douaisis entre septembre et mai. Avec le temps, la mère et la fille avaient fini par se ressembler. Les mêmes rides, le même accablement, la même blouse en nylon à fleurs.
Elles circulaient entre Seclin, Douai et Flers. Un coup de Klaxon annonçait leur arrivée. La camionnette maculée de boue se garait sur la place du village. La mère ou la fille faisait coulisser d’un geste sec la porte latérale puis servait les clients, en file indienne, emmitouflés dans leur veste de laine et dans leur silence.
On venait chercher un litre de lait encore mousseux, une motte de beurre, une botte de radis, des carottes, quelques kilos de patates. Les formules de politesse se figeaient dans la bouche à cause de la froidure. Les deux femmes dans la camionnette, le dos cassé en deux, s’affairaient. « Chte veut un chtiot peu de crème ? » « Chte met un kilo d’plus ? »
Parfois, un rai de soleil blanc traversait toute cette grisaille, faisait fleurir un sourire sur les visages couperosés suscitant un début de conversation. Mais bien vite, les nuages ardoise couvraient de leur ombre la place du village. Chacun d’un pas rapide se pressait pour regagner sa ferme. On entendait chuinter la porte coulissante de la camionnette, le moteur expectorait. La Citroën redémarrait péniblement et reprenait cahin-caha la route pavée.

samedi 8 février 2014

Cicatrices

 

Il y a cette première cicatrice universelle, existentielle. Celle qui témoigne de ta venue au monde. Ce nœud tirbouchonné de chair qui te fascine depuis l’enfance.

Pendant longtemps tu l’as qualifié de « toutou », un nom un peu ridicule dont une nounou avait du affubler cet orifice à l’heure du bain. Ta sœur et toi vous amusiez à le mesurer avec l’auriculaire, chacune prétendant que le sien était le plus profond, jusqu’au jour où, une amie annonça solennellement que le sien était sans fond. Cette confidence vous avait plongé dans un abyme de réflexion où se mêlaient effroi et admiration.

Puis il y a ce mince filet blanc sur ton avant-bras droit, trace indélébile d’un morceau d’une fenêtre du Collège Saint-Paul. Tu vois précisément le bout de verre fiché dans ton bras, tu entends les hurlements de ta meilleure amie de l’époque, mais les circonstances de l’accident, faute de transmission, restent un mystère.

Le minuscule trou à la base de ta narine droite : un souvenir de varicelle. Il paraît qu’il fallut te ligoter au lit pour empêcher que ton visage soit grêlé de trous similaires.

Toujours à droite, la cicatrice de l’appendicite ne t’évoque que de bons souvenirs. Les infirmières au petit soin, l’attention de tes parents, les visites et exit la petite sœur. Tu n’es même pas inquiète : ton père est médecin, tes oncles curés. Rien ne peut t’arriver.

Années 1980. Tu shootes, tu tombes et ton cubitus se brise. Tu escalades, tu dévisses, ton tibia droit se casse. Tu montes une échelle, tu loupes un barreau et ton petit doigt reste irrémédiablement tordu.

Années 2000. La malléole externe encore, double fracture avec déplacement, là c’est plus grave. Les pompiers découpent ta botte, les urgences, l’attente, la douleur, pas de lit, tu patientes toute la nuit dans le couloir de l’hôpital Saint-Antoine. Tu entends un clochard galeux insulter les médecins, tu vois des infirmiers pousser le brancard d’une vieille dame dans un local à balais. C’est la Cour des Miracles. Tu refuses d’être charcutée dans cet hôpital parisien où, par manque de lits, on te laisse toute la nuit dans le couloir.  Tu appelles ton père. Sa voix chaleureuse. Tu as déjà moins mal. Le lendemain, il vient te chercher. Tu seras opérée en province, chez toi, à Lille par un de ses amis. La liquette blanche préopératoire souligne ton tain halé, alors le chirurgien pense à une fracture liée à une chute de ski. En réalité ton accident est moins glorieux. Dans une rue de Paris, tu lisais, tu es tombé sur une bite en béton. Ça fait rire l’anesthésiste.

La cicatrice mesure 2 cm. Tu te balades avec une plaque métallique qui fait sonner les portiques dans tous les aéroports. Les douaniers cubains sont perplexes, les Egyptiens rigolent, Les Françaises demeurent impassibles.
Tu retrouveras la clinique Saint-Luc, les chirurgiens et l’anesthésiste deux ans plus tard pour ôter toute cette ferraille de ta cheville. Ton compagnon de l’époque t’accompagne. En attendant l’arrivée des brancardiers, vous esquissez dans la chambre de l’hôpital un pas de salsa. Dans le bâtiment en face une malade en pyjama vous observe de sa fenêtre. Elle ignore et toi aussi d’ailleurs que cet homme qui te fait danser te quittera bientôt. Et cette rupture imprimera à ton corps, à ton âme, à ton être tout entier une profonde cicatrice, invisible, dévastatrice.

samedi 4 janvier 2014

Petites-déjeuners



La cuisine de Lille est carrelée. Il y fait froid même en été et les tabourets obligent à se tenir bien droit. On n’y descend jamais en pyjama mais habillés, brossés, chaussés. Maman a disposé les bols en faïence bleue avec nos prénoms peints en lettres gothiques. Le pain est blanc industriel déjà coupé en tranches. On le trempe dans un lait chicoré en prenant soin de laisser la peau de côté. Ni croissant ni céréales, même pas le dimanche ou en vacance comme chez ma copine Myriam. Atteinte du syndrome des enfants de la guerre, ma mère exclut le superflu. Le petit déjeuner de mon enfance c’est pain beurre et ça suffit.



J’ai 14 ans et ma correspondante anglaise 60. C’est en débarquant du ferry à Douvres que je découvre la différence d’âge. Mrs Clemow est une femme sophistiquée qui cligne des yeux quand elle explique la signification d’une expression. Le petit déjeuner chez elle est une célébration. J’en profite dans tous les sens du terme. La veille, elle prend la commande : œufs mollet, à la coques, au plat ou en omelette. J’alterne. Le thé est en feuilles, la théière préalablement ébouillantée. Sur un set de table, dans une salle à manger lambrissée, Mrs Clemow dispose l’assiette creuse pour le weetabix, le pot de lait argenté, le beurrier en porcelaine, les bocaux de confitures multicolores. Je commence à apprécier l’amertume de la marmelade d’orange. Je mûris, je grandis et je grossis.



La cantine du foyer de jeunes filles rue Notre-Dame-des-Champs est immense, glaciale. A peine levées, les filles semblent sortir de chez le coiffeur, sauf moi avec mes cheveux gras et raide. Pour le petit-déjeuner, on se place moins par affinité que par castes estudiantines (médecine, prépa, fac). Les parents paient une fortune mais les sœurs du foyers sont radines : elles comptent les morceaux de baguette per capita. Pendant la période d’examens, ces bonnes chrétiennes rajoutent quelques tranches de pain de mie à la panière. On complète avec nos provisions personnelles. Chacune cantine en plaçant ses victuailles dans un frigidaire à l’étage. Il faut les mettre dans un teperwear étiqueté à son nom sinon ça disparaît la nuit et le petit déjeuner s’avère encore plus lourd à digérer sous les regards suspicieux des filles. Au bout de six mois, on a repéré les anorexiques et les boulimiques. Moi je me terre dans le silence ayant insisté, supplié de monter à Paris, j’assume. Et puis, un jour de printemps je découvre l’antidote : je découche et savoure mon premier croissant au zinc, perchée sur un haut tabouret, sous l’œil bienveillant du bistrotier. Aujourd’hui encore, dès que je m’installe dans un Balto quelconque, c’est une bouffée de liberté.



A Damas, je loge chez un couple de retraité. Elle caquette et harcèle son mari. Je devrais être fin prête pour l’examen d’arabe rien qu’à écouter leur vocabulaire fleuri. Mais je préfère échapper à ces disputes incessantes, j’attends leur départ avant de me lever pour préparer le petit-déjeuner. Faire bouillir l’eau dans une cafetière en cuivre, ajouter une cuillère de café à la cardamome, laver les fruits au savon vaisselle comme mon hôtesse me l’a apprit, sortir la pita qu’elle a mise au frais, la recouvrir de labne et la rouler en crêpe. J’ai posé la radio sur la table en formica, branchée sur RFI, le cordon ombilicale qui me relit à la France.



Le café s’appelle la Tête à l’Anvers. Je ne commande plus, le patron me sers d’emblée un café allongé et une demie baguette beurré. Il faut que j’arrive tôt pour monopoliser Libération, sinon c’est le prof d’histoire du lycée voisin qui me le pique et ça me met en rogne dès le matin. Quand les brioches sont cuites, le patron s’assoit pour causer. On commente l’actualité, nos amours et celles du quartier. Ou alors c’est le banquier qui prend son crème avec un croissant en m’entretenant du CAC 40. Je hoche la tête, sans rien comprendre mais j’aime le timbre de sa voix. Souvent, il commande un pain au lait pour son chien Jules en dissertant sur les écarts de salaire. Chacun s’assoit à une table attitrée quitte à effectuer une transhumance temporaire si un ragot croustillant émoustille sa curiosité. Détaillés de la tête au pied, les nouveaux se sentent étrangers s’excusant presque de nous déranger. Nous les chouchoutée à la chouquette, tellement fiers d’être des habitués.



Je pousse le volume de France-Culture à fond pour qu’elle se réveille. Pyjama à l’envers, sans lunettes, ma soeur débarque dans la cuisine munie de sa pince à épiler. Elle profite du petit-déjeuner pour éliminer tous les poils récalcitrants de ses mollets, je ne moufte pas, c’est notre secret de famille. Je lui ai préparé un bol de bouilli, régression alimentaire qu’elle légitime en invoquant sa préparation intensive aux concours. Je la bichonne comme une future championne. Normale, c’est ma cadette. Un matin, elle a résisté à l’appel de France-Culture alors j’ai poussé la porte découvrant avec stupeur une couette en forme de chameau à deux bosses. Trois ans plus tard, j’étais témoin à leur mariage.



Et puis il y a les petits déjeuners avec toi. Trop rares, trop courts. Pour profiter de ta présence plus longtemps, je ruse, je charge le plateau, je fais durer. C’est la course contre la montre. J’ai le cœur qui se serre dès la première bouchée car je sais que tu vas partir et que je vais entrer en attente. Certains matins, tu proposes des œufs au plat. Tu t’appliques, je le vois. T’es pudique, je le sais. Alors même si je n’ai pas faim, j’accepte. On ne refuse pas une telle déclaration d’amour.










dimanche 29 décembre 2013

Premiers pas

Elle fait semblant de lire dans le salon jusqu’au départ des parents. La porte claque. Enfin seule, elle pousse le fauteuil Louis XVI, dégage la table basse et se hisse sur un escabeau pour mettre un 33-tours. Il est strictement interdit de toucher au tourne-disque qui coûte très cher et qui est très fragile, alors elle attend que la voiture des parents démarre. Le disque grésille. Elle tourne sur elle-même en comptant « Un, deux, trois » tandis que Jacques Brel s’époumone sur La Valse à mille temps. Ses tout premier pas de danse.



Premier cours de classique. En tutu jaune paille, elle grelotte, isolée dans le groupe des poussins. Une comparaison ridicule alors qu’elle se rêve gracieuse comme un cygne. La professeure Georgette a les cheveux gras, tirés en chignon comme les étoiles de l’opéra. Pendant une heure on souffre et le dernier quart d’heure on danse. Georgette la gronde car elle ne finit pas ses gestes. Et maman dans la voiture renchérit en prétendant qu’elle ne finit pas grand-chose.



Elle présente une chorégraphie à l’école de danse municipale. Au centre d’un gymnase, elle est seule, en jupe de paysanne slave avec des tresses comme Laura Ingals dans La Petite maison dans la prairie. Des mois qu’elle révise dans le plus grand secret. Elle a préparé la cassette avec le morceau de Dvorjak. Le trac lui colore les pommettes : tant mieux ça fait encore plus paysanne. Elle se répète « finir les gestes, finir les gestes ». C’est la première fois que son père se libère de l’hôpital pour la voir danser. Surtout ne pas le décevoir. « Redresse la tête, regarde bien devant », a répété Georgette. Elle plante son regard dans la foule et se lance sur le lino gris de la salle de sport. Quand elle s’arrête, elle voit son père debout qui applaudit.



Demoiselle d’honneur, elle participera à la soirée du mariage même si c’est tard. Pas de baby-sitter. Elles sont trois filles en robes à smocks rose. Horrible. Pas grave. Elle va danser. Elle est fière de sa mère qui maîtrise le paso-doble, le tango, la valse avec un port de reine. Son père lui, a d’autres qualités, comme dit maman. Éric, le cousin médecin sans frontières, est venu d’Afrique. Il a les yeux violets et une voix qui paralyse. Elle le voit traverser la salle de bal, s’approcher, tendre la main en souriant. « Ben alors, tu danses ? ». Il sent bon le tabac et les voyages. C’est son premier cavalier.



Elle a choisi la mauvaise robe et les chaussures à poisse. Dès qu’elle s’est assise, elle a senti que c’était foutu pour la soirée. Une maladie qui envahit le corps puis la tête. Plus on y pense, plus c’est pire, et contagieux… Elles sont cinq sur le banc à faire tapisserie. Une brochette de poulettes sur lesquelles glisse le regard des coqs. Pour la première fois, elle n’est pas invitée à danser. Il y a bien une solution. On se lève, on marche lentement vers les w-c, on s’assoit quelques minutes sur le trône pour reprendre sa contenance et son allure de princesse. Puis on ressort, le regard fier. Mais ça ne fonctionne qu’une fois. Il faut viser le bon moment entre deux morceaux de musique, quand les garçons lâchent leur partenaire et jaugent leur nouvelle proie.



La première fois que je danse avec toi, tu envoies d’un coup de coude ma lentille droite sur le plancher. Je me sens borgne et bête. Quand je ne vois pas, je n’entends plus. Toi, gêné, tu te dandines. Tu ne t’excuses pas, tu ne sais pas faire mais tu m’entraînes avec autorité sur la piste. Tes gestes sont vifs, un peu brusques mais nos corps s’accordent. Et je sens que pour bien d’autres danses encore nos corps s’accorderont.

mardi 22 janvier 2013

Le Balto





Amarré en coin de rue, en face de la gare, le Balto est un havre en hiver, un repère pour l’étranger, une étape pour le salarié.
Près de l’entrée, au bout du bar, une cahute est tenue par Simone ou Françoise, enfin par la femme du tôlier. On y perd ses sous et sa santé. On y achète son loto et ses Malboros.
Le lino du Balto est couvert de mégot, les murs de photos, sauf derrière le tôlier, tapissé de bouteilles renversées : Martini on the Rocks, Suze, Porto.
Accoudés au zinc, les habitués s’alignent comme des tours de Pise face à leur blonde, à leur rousse, à leur rouge et à leur petit blanc.
Le Balto sent le chaud, le familier. La météo est embrumée. On noie son chagrin, on rêve son destin et puis on cause, on jase. Dans le Nord, on dégoise.
C’est le royaume de la piécette, 30 centimes les cacahuètes, 50 les sucettes,  20 pour les toilettes. Pour les Durex, je ne sais pas, c’est en cachette.
Les Baltos contemporains s’enorgueillissent d’un écran plat en coin, les plus anciens d’un aquarium, parfois d’un juke box qui chante Trenet ou Jo Dassin.
Le temps file au Balto et la voix enfle lorsque la nuit s’avance. Les solitaires au bar perchés sur de hauts tabourets font croire qu’ils sont en compagnie. Ils fument, boivent et regardent le vide ou les jambes des dames. Mais les dames sont en salles. Elles paient plus cher pour échapper à la lucidité cruelle de l’éméché du zinc.  
Les Balto de province exhibent les coupes en argent du champion local et des articles jaunis racontant ses exploits. Les lycéens terminent leurs devoirs en grignotant un jambon beurre, les cancres préfèrent le flipper.
Au Balto on abandonne un bout d’enfance, on entre dans l’adolescence.
Le badaud est le roi du Balto. L’ennui acquiert une légitimité, une certaine dignité. Il est bon de ne rien faire au Balto. On bulle, on oublie puis à minuit, sorti du bar, on titube sous la lune.