Amarré en
coin de rue, en face de la gare, le Balto est un havre en hiver, un repère pour
l’étranger, une étape pour le salarié.
Près de
l’entrée, au bout du bar, une cahute est tenue par Simone ou Françoise, enfin
par la femme du tôlier. On y perd ses sous et sa santé. On y achète son loto et
ses Malboros.
Le lino du
Balto est couvert de mégot, les murs de photos, sauf derrière le tôlier,
tapissé de bouteilles renversées : Martini on the Rocks, Suze,
Porto.
Accoudés au
zinc, les habitués s’alignent comme des tours de Pise face à leur blonde, à
leur rousse, à leur rouge et à leur petit blanc.
Le Balto
sent le chaud, le familier. La météo est embrumée. On noie son chagrin, on rêve
son destin et puis on cause, on jase. Dans le Nord, on dégoise.
C’est le
royaume de la piécette, 30 centimes les cacahuètes, 50 les sucettes, 20 pour les toilettes. Pour les Durex, je ne
sais pas, c’est en cachette.
Les Baltos
contemporains s’enorgueillissent d’un écran plat en coin, les plus anciens d’un
aquarium, parfois d’un juke box qui chante Trenet ou Jo Dassin.
Le temps
file au Balto et la voix enfle lorsque la nuit s’avance. Les solitaires au bar
perchés sur de hauts tabourets font croire qu’ils sont en compagnie. Ils
fument, boivent et regardent le vide ou les jambes des dames. Mais les dames
sont en salles. Elles paient plus cher pour échapper à la lucidité cruelle de
l’éméché du zinc.
Les Balto
de province exhibent les coupes en argent du champion local et des articles
jaunis racontant ses exploits. Les lycéens terminent leurs devoirs en
grignotant un jambon beurre, les cancres préfèrent le flipper.
Au Balto on
abandonne un bout d’enfance, on entre dans l’adolescence.
Le badaud
est le roi du Balto. L’ennui acquiert une légitimité, une certaine dignité. Il
est bon de ne rien faire au Balto. On bulle, on oublie puis à minuit, sorti du
bar, on titube sous la lune.
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