Comment décrire la rue Cail ?
On pourrait commencer comme cela.
Depuis le 20 juillet 1868, la voie porte le nom de l'entrepreneur,
constructeur, mécanicien français Jean-François Cail. On évoquerait l’époque haussmannienne, les transformations
urbanistiques du Second Empire, les immeubles blonds dont seuls les deuxièmes
et cinquième étages disposent d’un balcon. Il faudrait retrouver les
personnalités du monde des Lettres et de la Musique qui y ont séjourné Inscrire
ainsi la rue dans l’Histoire avec un grand H.
Mais on pourrait commencer comme
cela. Placer le curseur dans les années 1960, à l’époque où les passant
pouvaient entendre le bourdonnement des rotatives, la rue comptant alors
plusieurs imprimeries. Il faudrait faire parler les anciens, interroger le
fleuriste qui a pris sa retraite. Questionner plus avant Fadila, installée dans
le Xe arrondissement depuis son départ d’Algérie et qui raconte les femmes de
la rue Cail, écossant leurs petits pois sur leur pas-de-porte comme au bled.
C’était le temps d’un Paris ouvrier, populaire, habités par des artisans et des
petites entrepreneurs.
Mais on pourrait commencer comme
cela, dans les années 1980, quand le président Mitterrand aurait fréquenté le n°23 de la rue Cail, développer ensuite sur ses amours
clandestines. Ou la décrire plus près de nous, au tournant du siècle, lorsque
les Indiens avec leurs valises de cash ont racheté la boucherie puis la
cordonnerie, puis l’école de fleuristes. On pourrait alors raconter la rue Cail
actuelle avec ses restaurants de thalis, ses magasins de saris et les efforts
onéreux de la mairie pour végétaliser l’ensemble.
Mais on pourrait commencer comme
cela : j’ai connu la rue Cail lorsqu’il m’a invité la toute première fois
chez lui. C’était un soir de mai. J’ai choisi d’y aller à pied pour apprivoiser son territoire. J’ai
longé l’hôpital de La Riboisière, marché sur le pont qui surplombe la gare du
Nord, tourné au moment où le boulevard de La Chapelle croise la rue du Faubourg
Saint-Martin, pris un thé au bar des Bouffes du Nord. Je voulais gagner du
temps, surprise de me retrouver devant toutes les enseignes en tamoul, ambiance
asiatique. Cet exotisme m’a rassuré. Et j’ai sonné au n° 10.
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