samedi 8 février 2014

Cicatrices

 

Il y a cette première cicatrice universelle, existentielle. Celle qui témoigne de ta venue au monde. Ce nœud tirbouchonné de chair qui te fascine depuis l’enfance.

Pendant longtemps tu l’as qualifié de « toutou », un nom un peu ridicule dont une nounou avait du affubler cet orifice à l’heure du bain. Ta sœur et toi vous amusiez à le mesurer avec l’auriculaire, chacune prétendant que le sien était le plus profond, jusqu’au jour où, une amie annonça solennellement que le sien était sans fond. Cette confidence vous avait plongé dans un abyme de réflexion où se mêlaient effroi et admiration.

Puis il y a ce mince filet blanc sur ton avant-bras droit, trace indélébile d’un morceau d’une fenêtre du Collège Saint-Paul. Tu vois précisément le bout de verre fiché dans ton bras, tu entends les hurlements de ta meilleure amie de l’époque, mais les circonstances de l’accident, faute de transmission, restent un mystère.

Le minuscule trou à la base de ta narine droite : un souvenir de varicelle. Il paraît qu’il fallut te ligoter au lit pour empêcher que ton visage soit grêlé de trous similaires.

Toujours à droite, la cicatrice de l’appendicite ne t’évoque que de bons souvenirs. Les infirmières au petit soin, l’attention de tes parents, les visites et exit la petite sœur. Tu n’es même pas inquiète : ton père est médecin, tes oncles curés. Rien ne peut t’arriver.

Années 1980. Tu shootes, tu tombes et ton cubitus se brise. Tu escalades, tu dévisses, ton tibia droit se casse. Tu montes une échelle, tu loupes un barreau et ton petit doigt reste irrémédiablement tordu.

Années 2000. La malléole externe encore, double fracture avec déplacement, là c’est plus grave. Les pompiers découpent ta botte, les urgences, l’attente, la douleur, pas de lit, tu patientes toute la nuit dans le couloir de l’hôpital Saint-Antoine. Tu entends un clochard galeux insulter les médecins, tu vois des infirmiers pousser le brancard d’une vieille dame dans un local à balais. C’est la Cour des Miracles. Tu refuses d’être charcutée dans cet hôpital parisien où, par manque de lits, on te laisse toute la nuit dans le couloir.  Tu appelles ton père. Sa voix chaleureuse. Tu as déjà moins mal. Le lendemain, il vient te chercher. Tu seras opérée en province, chez toi, à Lille par un de ses amis. La liquette blanche préopératoire souligne ton tain halé, alors le chirurgien pense à une fracture liée à une chute de ski. En réalité ton accident est moins glorieux. Dans une rue de Paris, tu lisais, tu es tombé sur une bite en béton. Ça fait rire l’anesthésiste.

La cicatrice mesure 2 cm. Tu te balades avec une plaque métallique qui fait sonner les portiques dans tous les aéroports. Les douaniers cubains sont perplexes, les Egyptiens rigolent, Les Françaises demeurent impassibles.
Tu retrouveras la clinique Saint-Luc, les chirurgiens et l’anesthésiste deux ans plus tard pour ôter toute cette ferraille de ta cheville. Ton compagnon de l’époque t’accompagne. En attendant l’arrivée des brancardiers, vous esquissez dans la chambre de l’hôpital un pas de salsa. Dans le bâtiment en face une malade en pyjama vous observe de sa fenêtre. Elle ignore et toi aussi d’ailleurs que cet homme qui te fait danser te quittera bientôt. Et cette rupture imprimera à ton corps, à ton âme, à ton être tout entier une profonde cicatrice, invisible, dévastatrice.

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