samedi 4 janvier 2014

Petites-déjeuners



La cuisine de Lille est carrelée. Il y fait froid même en été et les tabourets obligent à se tenir bien droit. On n’y descend jamais en pyjama mais habillés, brossés, chaussés. Maman a disposé les bols en faïence bleue avec nos prénoms peints en lettres gothiques. Le pain est blanc industriel déjà coupé en tranches. On le trempe dans un lait chicoré en prenant soin de laisser la peau de côté. Ni croissant ni céréales, même pas le dimanche ou en vacance comme chez ma copine Myriam. Atteinte du syndrome des enfants de la guerre, ma mère exclut le superflu. Le petit déjeuner de mon enfance c’est pain beurre et ça suffit.



J’ai 14 ans et ma correspondante anglaise 60. C’est en débarquant du ferry à Douvres que je découvre la différence d’âge. Mrs Clemow est une femme sophistiquée qui cligne des yeux quand elle explique la signification d’une expression. Le petit déjeuner chez elle est une célébration. J’en profite dans tous les sens du terme. La veille, elle prend la commande : œufs mollet, à la coques, au plat ou en omelette. J’alterne. Le thé est en feuilles, la théière préalablement ébouillantée. Sur un set de table, dans une salle à manger lambrissée, Mrs Clemow dispose l’assiette creuse pour le weetabix, le pot de lait argenté, le beurrier en porcelaine, les bocaux de confitures multicolores. Je commence à apprécier l’amertume de la marmelade d’orange. Je mûris, je grandis et je grossis.



La cantine du foyer de jeunes filles rue Notre-Dame-des-Champs est immense, glaciale. A peine levées, les filles semblent sortir de chez le coiffeur, sauf moi avec mes cheveux gras et raide. Pour le petit-déjeuner, on se place moins par affinité que par castes estudiantines (médecine, prépa, fac). Les parents paient une fortune mais les sœurs du foyers sont radines : elles comptent les morceaux de baguette per capita. Pendant la période d’examens, ces bonnes chrétiennes rajoutent quelques tranches de pain de mie à la panière. On complète avec nos provisions personnelles. Chacune cantine en plaçant ses victuailles dans un frigidaire à l’étage. Il faut les mettre dans un teperwear étiqueté à son nom sinon ça disparaît la nuit et le petit déjeuner s’avère encore plus lourd à digérer sous les regards suspicieux des filles. Au bout de six mois, on a repéré les anorexiques et les boulimiques. Moi je me terre dans le silence ayant insisté, supplié de monter à Paris, j’assume. Et puis, un jour de printemps je découvre l’antidote : je découche et savoure mon premier croissant au zinc, perchée sur un haut tabouret, sous l’œil bienveillant du bistrotier. Aujourd’hui encore, dès que je m’installe dans un Balto quelconque, c’est une bouffée de liberté.



A Damas, je loge chez un couple de retraité. Elle caquette et harcèle son mari. Je devrais être fin prête pour l’examen d’arabe rien qu’à écouter leur vocabulaire fleuri. Mais je préfère échapper à ces disputes incessantes, j’attends leur départ avant de me lever pour préparer le petit-déjeuner. Faire bouillir l’eau dans une cafetière en cuivre, ajouter une cuillère de café à la cardamome, laver les fruits au savon vaisselle comme mon hôtesse me l’a apprit, sortir la pita qu’elle a mise au frais, la recouvrir de labne et la rouler en crêpe. J’ai posé la radio sur la table en formica, branchée sur RFI, le cordon ombilicale qui me relit à la France.



Le café s’appelle la Tête à l’Anvers. Je ne commande plus, le patron me sers d’emblée un café allongé et une demie baguette beurré. Il faut que j’arrive tôt pour monopoliser Libération, sinon c’est le prof d’histoire du lycée voisin qui me le pique et ça me met en rogne dès le matin. Quand les brioches sont cuites, le patron s’assoit pour causer. On commente l’actualité, nos amours et celles du quartier. Ou alors c’est le banquier qui prend son crème avec un croissant en m’entretenant du CAC 40. Je hoche la tête, sans rien comprendre mais j’aime le timbre de sa voix. Souvent, il commande un pain au lait pour son chien Jules en dissertant sur les écarts de salaire. Chacun s’assoit à une table attitrée quitte à effectuer une transhumance temporaire si un ragot croustillant émoustille sa curiosité. Détaillés de la tête au pied, les nouveaux se sentent étrangers s’excusant presque de nous déranger. Nous les chouchoutée à la chouquette, tellement fiers d’être des habitués.



Je pousse le volume de France-Culture à fond pour qu’elle se réveille. Pyjama à l’envers, sans lunettes, ma soeur débarque dans la cuisine munie de sa pince à épiler. Elle profite du petit-déjeuner pour éliminer tous les poils récalcitrants de ses mollets, je ne moufte pas, c’est notre secret de famille. Je lui ai préparé un bol de bouilli, régression alimentaire qu’elle légitime en invoquant sa préparation intensive aux concours. Je la bichonne comme une future championne. Normale, c’est ma cadette. Un matin, elle a résisté à l’appel de France-Culture alors j’ai poussé la porte découvrant avec stupeur une couette en forme de chameau à deux bosses. Trois ans plus tard, j’étais témoin à leur mariage.



Et puis il y a les petits déjeuners avec toi. Trop rares, trop courts. Pour profiter de ta présence plus longtemps, je ruse, je charge le plateau, je fais durer. C’est la course contre la montre. J’ai le cœur qui se serre dès la première bouchée car je sais que tu vas partir et que je vais entrer en attente. Certains matins, tu proposes des œufs au plat. Tu t’appliques, je le vois. T’es pudique, je le sais. Alors même si je n’ai pas faim, j’accepte. On ne refuse pas une telle déclaration d’amour.










Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire