La cuisine de Lille est carrelée.
Il y fait froid même en été et les tabourets obligent à se tenir bien droit. On
n’y descend jamais en pyjama mais habillés, brossés, chaussés. Maman a disposé
les bols en faïence bleue avec nos prénoms peints en lettres gothiques. Le pain
est blanc industriel déjà coupé en tranches. On le trempe dans un lait chicoré
en prenant soin de laisser la peau de côté. Ni croissant ni céréales, même pas
le dimanche ou en vacance comme chez ma copine Myriam. Atteinte du syndrome des
enfants de la guerre, ma mère exclut le superflu. Le petit déjeuner de mon
enfance c’est pain beurre et ça suffit.
J’ai 14 ans et ma
correspondante anglaise 60. C’est en débarquant du ferry à Douvres que je
découvre la différence d’âge. Mrs Clemow est une femme sophistiquée qui cligne
des yeux quand elle explique la signification d’une expression. Le petit
déjeuner chez elle est une célébration. J’en profite dans tous les sens du
terme. La veille, elle prend la commande : œufs mollet, à la coques, au
plat ou en omelette. J’alterne. Le thé est en feuilles, la théière
préalablement ébouillantée. Sur un set de table, dans une salle à manger
lambrissée, Mrs Clemow dispose l’assiette creuse pour le weetabix, le pot de
lait argenté, le beurrier en porcelaine, les bocaux de confitures multicolores.
Je commence à apprécier l’amertume de la marmelade d’orange. Je mûris, je grandis
et je grossis.
La cantine du foyer de
jeunes filles rue Notre-Dame-des-Champs est immense, glaciale. A peine levées,
les filles semblent sortir de chez le coiffeur, sauf moi avec mes cheveux gras
et raide. Pour le petit-déjeuner, on se place moins par affinité que par castes
estudiantines (médecine, prépa, fac). Les parents paient une fortune mais les
sœurs du foyers sont radines : elles comptent les morceaux de baguette per
capita. Pendant la période d’examens, ces bonnes chrétiennes rajoutent quelques
tranches de pain de mie à la panière. On complète avec nos provisions
personnelles. Chacune cantine en plaçant ses victuailles dans un frigidaire à
l’étage. Il faut les mettre dans un teperwear étiqueté à son nom sinon ça
disparaît la nuit et le petit déjeuner s’avère encore plus lourd à digérer sous
les regards suspicieux des filles. Au bout de six mois, on a repéré les anorexiques
et les boulimiques. Moi je me terre dans le silence ayant insisté, supplié de
monter à Paris, j’assume. Et puis, un jour de printemps je découvre
l’antidote : je découche et savoure mon premier croissant au zinc, perchée
sur un haut tabouret, sous l’œil bienveillant du bistrotier. Aujourd’hui
encore, dès que je m’installe dans un Balto quelconque, c’est une bouffée de
liberté.
A Damas, je loge chez un
couple de retraité. Elle caquette et harcèle son mari. Je devrais être fin
prête pour l’examen d’arabe rien qu’à écouter leur vocabulaire fleuri. Mais je
préfère échapper à ces disputes incessantes, j’attends leur départ avant de me
lever pour préparer le petit-déjeuner. Faire bouillir l’eau dans une cafetière
en cuivre, ajouter une cuillère de café à la cardamome, laver les fruits au
savon vaisselle comme mon hôtesse me l’a apprit, sortir la pita qu’elle a mise
au frais, la recouvrir de labne et la rouler en crêpe. J’ai posé la radio sur
la table en formica, branchée sur RFI, le cordon ombilicale qui me relit à la
France.
Le café s’appelle la Tête à
l’Anvers. Je ne commande plus, le patron me sers d’emblée un café allongé et une
demie baguette beurré. Il faut que j’arrive tôt pour monopoliser Libération, sinon c’est le prof d’histoire du lycée voisin qui
me le pique et ça me met en rogne dès le matin. Quand les brioches sont
cuites, le patron s’assoit pour causer. On commente l’actualité, nos amours et
celles du quartier. Ou alors c’est le banquier qui prend son crème avec un
croissant en m’entretenant du CAC 40. Je hoche la tête, sans rien comprendre mais
j’aime le timbre de sa voix. Souvent, il commande un pain au lait pour son
chien Jules en dissertant sur les écarts de salaire. Chacun s’assoit à une
table attitrée quitte à effectuer une transhumance temporaire si un ragot
croustillant émoustille sa curiosité. Détaillés de la tête au pied, les
nouveaux se sentent étrangers s’excusant presque de nous déranger. Nous les chouchoutée
à la chouquette, tellement fiers d’être des habitués.
Je pousse le volume de
France-Culture à fond pour qu’elle se réveille. Pyjama à l’envers, sans
lunettes, ma soeur débarque dans la cuisine munie de sa pince à épiler. Elle
profite du petit-déjeuner pour éliminer tous les poils récalcitrants de ses
mollets, je ne moufte pas, c’est notre secret de famille. Je lui ai préparé un
bol de bouilli, régression alimentaire qu’elle légitime en invoquant sa
préparation intensive aux concours. Je la bichonne comme une future championne.
Normale, c’est ma cadette. Un matin, elle a résisté à l’appel de France-Culture
alors j’ai poussé la porte découvrant avec stupeur une couette en forme de
chameau à deux bosses. Trois ans plus tard, j’étais témoin à leur mariage.
Et puis il y a les petits
déjeuners avec toi. Trop rares, trop courts. Pour profiter de ta présence plus
longtemps, je ruse, je charge le plateau, je fais durer. C’est la course contre
la montre. J’ai le cœur qui se serre dès la première bouchée car je sais que tu
vas partir et que je vais entrer en attente. Certains matins, tu proposes des
œufs au plat. Tu t’appliques, je le vois. T’es pudique, je le sais. Alors même si
je n’ai pas faim, j’accepte. On ne refuse pas une telle déclaration d’amour.
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