dimanche 29 décembre 2013

Premiers pas

Elle fait semblant de lire dans le salon jusqu’au départ des parents. La porte claque. Enfin seule, elle pousse le fauteuil Louis XVI, dégage la table basse et se hisse sur un escabeau pour mettre un 33-tours. Il est strictement interdit de toucher au tourne-disque qui coûte très cher et qui est très fragile, alors elle attend que la voiture des parents démarre. Le disque grésille. Elle tourne sur elle-même en comptant « Un, deux, trois » tandis que Jacques Brel s’époumone sur La Valse à mille temps. Ses tout premier pas de danse.



Premier cours de classique. En tutu jaune paille, elle grelotte, isolée dans le groupe des poussins. Une comparaison ridicule alors qu’elle se rêve gracieuse comme un cygne. La professeure Georgette a les cheveux gras, tirés en chignon comme les étoiles de l’opéra. Pendant une heure on souffre et le dernier quart d’heure on danse. Georgette la gronde car elle ne finit pas ses gestes. Et maman dans la voiture renchérit en prétendant qu’elle ne finit pas grand-chose.



Elle présente une chorégraphie à l’école de danse municipale. Au centre d’un gymnase, elle est seule, en jupe de paysanne slave avec des tresses comme Laura Ingals dans La Petite maison dans la prairie. Des mois qu’elle révise dans le plus grand secret. Elle a préparé la cassette avec le morceau de Dvorjak. Le trac lui colore les pommettes : tant mieux ça fait encore plus paysanne. Elle se répète « finir les gestes, finir les gestes ». C’est la première fois que son père se libère de l’hôpital pour la voir danser. Surtout ne pas le décevoir. « Redresse la tête, regarde bien devant », a répété Georgette. Elle plante son regard dans la foule et se lance sur le lino gris de la salle de sport. Quand elle s’arrête, elle voit son père debout qui applaudit.



Demoiselle d’honneur, elle participera à la soirée du mariage même si c’est tard. Pas de baby-sitter. Elles sont trois filles en robes à smocks rose. Horrible. Pas grave. Elle va danser. Elle est fière de sa mère qui maîtrise le paso-doble, le tango, la valse avec un port de reine. Son père lui, a d’autres qualités, comme dit maman. Éric, le cousin médecin sans frontières, est venu d’Afrique. Il a les yeux violets et une voix qui paralyse. Elle le voit traverser la salle de bal, s’approcher, tendre la main en souriant. « Ben alors, tu danses ? ». Il sent bon le tabac et les voyages. C’est son premier cavalier.



Elle a choisi la mauvaise robe et les chaussures à poisse. Dès qu’elle s’est assise, elle a senti que c’était foutu pour la soirée. Une maladie qui envahit le corps puis la tête. Plus on y pense, plus c’est pire, et contagieux… Elles sont cinq sur le banc à faire tapisserie. Une brochette de poulettes sur lesquelles glisse le regard des coqs. Pour la première fois, elle n’est pas invitée à danser. Il y a bien une solution. On se lève, on marche lentement vers les w-c, on s’assoit quelques minutes sur le trône pour reprendre sa contenance et son allure de princesse. Puis on ressort, le regard fier. Mais ça ne fonctionne qu’une fois. Il faut viser le bon moment entre deux morceaux de musique, quand les garçons lâchent leur partenaire et jaugent leur nouvelle proie.



La première fois que je danse avec toi, tu envoies d’un coup de coude ma lentille droite sur le plancher. Je me sens borgne et bête. Quand je ne vois pas, je n’entends plus. Toi, gêné, tu te dandines. Tu ne t’excuses pas, tu ne sais pas faire mais tu m’entraînes avec autorité sur la piste. Tes gestes sont vifs, un peu brusques mais nos corps s’accordent. Et je sens que pour bien d’autres danses encore nos corps s’accorderont.

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