vendredi 9 mai 2014

Rouge baiser

 


Elle remonte à pas rapides la rue des Martyrs. Corps penché en avant, les Stiletto qui claquent sur le pavé. Coup d’œil dans la vitrine de chez Babou pour vérifier son allure. Cheveu noir presque luisant comme un casque de déesse grecque, rouge à lèvres épais, dessinant une bouche charnue, frange impeccable au-dessus de cils alourdis par le mascara.
Elle est sortie au métro Saint-Georges, a grimpé les escaliers en colimaçon sur la pointe des pieds afin de conserver le galbe de ses mollets. Marie aime marcher avant de s’enfermer jusqu’à la pause de midi – si pause il y a. La jeune femme resserre la ceinture de son french-coat écarlate avant de pousser la porte du Balto qui fait le coin avec la rue Lepic.
Son regard balaie l’espace du bar. Pas d’importun. Elle se hisse sur un tabouret face au comptoir, le dos bien droit. « Un café noisette et un croissant, s’il vous plait »  Avec sa petite cuillère, dont elle a vérifié auparavant la propreté, elle ote la mousse amère à la surface du café, boit une gorgée, dépiaute le croissant en partant de la pointe, l’ébroue pour faire tomber les miettes, boit une autre gorgée. Le bistrotier respecte le silence qu’elle installe dès qu’elle entre quelque part. Cette bulle invisible la protège, la sépare aussi. Elle a imprimé  sur sa tasse un baiser rouge vif qu’elle regarde avec satisfaction puis d’un coup sec, ouvre la glissière de son sac, pioche 3 euros dans son porte-monnaie. Une volte-face, et la voilà à nouveau trottinant droit devant jusqu’à l’Institut.
Les coiffeurs, déjà à leurs postes, époussettent les tablettes qui forment la base des glaces en abyme du salon. Marie lance un bonjour à la volée puis descend au sous-sol. Cette cave en pierre de taille est son domaine, c’est elle qui a suggéré de ne pas les peindre. Ôter les Stiletto, plier le chemisier, enfiler le T-shirt noir où la marque Carita s’étale au niveau de la poitrine. Elle mettra la blouse plus tard. Précise et rapide, l’esthéticienne installe ses instruments de travail autour d’elle afin d’éviter les allers-venues. Elle s’épargne toute perte d’énergie inutile afin de tenir jusqu’au soir. Sa première cliente arrive dans cinq minutes. Une épilation jambe entière, maillot, aisselle. Faire chauffer la cire, poser la pince à épiler à portée de main, préparer les serviettes dont elle a vérifié la blancheur, enfin allumer une bougie comme l’a conseillé la formatrice au cours de son dernier stage.
Marie redessine sa bouche cerise et charbonne son regard.
Elle est prête.

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