jeudi 2 septembre 2010

Le D’Artagnan de l’avenue Trudaine

Avec son bouc, ses cheveux mi-longs et sa façon fringante de débarquer le matin dans le café, le patron du Corso ressemble à D’Artagnan. À peine arrivé, grand seigneur, il serre quelques pinces, commande un expresso avant de débiter des blagues en cascades de façon à ce que les meilleures chassent au plus vite le souvenir des moins bonnes. On sourit - ou non - en attendant la suite.
Croissant à la main, d’Artagnan étale les journaux sur le zinc pour une revue de presse résolument partisane. Il choque, fustige, assassine, rit et fait rire. Puis, quand arrivent les premiers fournisseurs, le patron enfourche un autre cheval de bataille : la défense des produits de qualité, débat qui lui permet d’enchaîner sur un plaidoyer en faveur des prix exorbitants pratiqués par son établissement ! Chacun ayant piqué du nez dans Libération, L’Équipe ou Le Figaro, c’est en général moi qui ferraille. Les assauts se succèdent, la mauvaise foi est absolue, de part et d’autre. Je veux bien que la mozzarella vienne en direct d’Italie et que le jambon d’Aoste soit le meilleur sur la place de Paris mais les pâtes à 15 euros ça reste quand même réservées aux bobos, qui constituent, il est vrai, la clientèle privilégiée du Corso. Sauf le matin, où se retrouvent, perchés au coude à coude sur les hauts tabourets du bar, le maçon libanais, le concierge portugais, le luthier, l’agent immobilier, le banquier, le kiné et moi ! Et pourquoi ?
« Parce que nous avons répercuté la baisse de la TVA et le café au zinc est passé à 1 euro », s’exclame le patron, fier d’avoir enfin trouvé la botte secrète de ce duel improvisé. Il y a en général un moment de flottement lorsque les arguments – toujours les mêmes – sont épuisés. Chacun hésite sur la manière de signifier à l’autre la fin de la joute.
Il est 9 heures, un tour rapide dans les cuisines, un coup d’œil sur le planning, D’Artagnan salue la compagnie. Et chaque fois, je crois percevoir le galop d’un cheval sur le pavé de l’avenue Trudaine et un bout de cape disparaître dans un nuage de poussière. Il est temps que j’aille bosser.

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